Paolo Colombo, La monarchia fascista 1922-1940

Paolo Colombo, La monarchia fascista 1922-1940

Le roi et le dictateur

En France, on oublie souvent que Mussolini n’est pas, entre 1922 et 1943, le chef d’Etat de l’Italie. Il n’en est que le premier ministre, même s’il concentre entre ses mains un pouvoir de plus en plus étendu. Au-dessus de lui, il y a le roi Victor Emmanuel III. C’est lui le chef d’Etat, qui le reste pendant toute la période fasciste et qui destitue et fait arrêter le Duce en juillet 1943. Le régime mussolinien est en fait une dyarchie. C’est une différence fondamentale avec l’Allemagne nationale-socialiste.

Fort curieusement, le sujet traité par Paolo Colombo n’a été que fort peu exploré, y compris par les historiens italiens. Il ne s’agit pas d’une étude sur les liens personnels entre le roi et le Duce – même si inévitablement la question est analysée – mais plutôt d’une analyse des rapports institutionnels entre les deux têtes de l’exécutif. Dès l’introduction, d’ailleurs d’une grande clarté, Paolo Colombo pose le problème : lequel a profité de l’autre ? Est-ce le fascisme qui se servit de la monarchie en l’instrumentalisant ou le contraire ? Si on sait que le roi gagna finalement la partie en 1943, cela ne veut pas dire qu’il ne trouva pas son intérêt dans la dictature de Mussolini.

Paolo Colombo annonce également dans son introduction qu’il ne conclura pas son étude. Il faut noter cette marque de modestie, rare chez les historiens, mais qui s’explique aussi par le fait que la question des rapports en sein de la dyarchie reste ouverte au débat. Le contenu souvent juridique des analyses en rend souvent la lecture difficile pour qui n’est pas familiarisé avec le droit. Néanmoins, les qualités d’écriture de l’auteur permettent de surmonter cet obstacle et de rendre souvent vivant des questions ardues.

La figure de Victor Emmanuel III suscite de nombreuses controverses en Italie et il n’est pas facile de cerner avec justesse cet homme secret et cynique. Paolo Colombo évite le travers du jugement moral en restant toujours sur le terrain de l’analyse scientifique. Il nous offre une étude très intéressante sur le fonctionnement de la dyarchie.

Paolo Colombo parle d’un rapport schizophrénique entre le roi et le Duce, tant ils se sont détestés et appréciés, méprisés et estimés en même temps. Il décrit fort bien un souverain qui n’aime pas le fascisme et s’en méfie, qui défend certaines de ses prérogatives, certaines symboliques d’autres part (le commandement de l’armée depuis que Mussolini est devenu maréchal de l’Empire), qui combat les empiétements politiques.

Mais il est l’homme qui par ses discours de la Couronne apporte un réel soutien à la politique du Duce. Sa perte de pouvoir, contre laquelle il n’agit pas ni directement ni frontalement, est très bien illustrée par la question des voyages à l’étranger qui sont de plus en plus contrôlés par Mussolini (à la différence de l’époque libérale) et des voyages en Italie. Ces derniers sont des occasions d’apporter une sorte de caution aux réalisations du régime. Cette attitude du roi culmine avec la visite à la maison natale du Duce. C’est un acte fort de la part d’un homme froid, réservé, et même insensible.

Mussolini de son côté déploie mille efforts pour concentrer le maximum de pouvoir entre ses mains, au dépens de la Couronne, en révisant, autant que possible, la constitution du royaume (le Statuto). Pourtant, à chaque fois, il veille à ménager le roi, comme le montre la question de la survie ou pas du Sénat.

Des pages denses sont consacrées à une institution proprement fasciste mais qui empiète sur les prérogatives royales, le Grand Conseil fasciste. En effet, Mussolini le dote de pouvoirs inquiétants sur la nomination du Premier Ministre et même sur la succession au trône. Pourtant, là aussi, les rapports manquent de netteté. En mettant fin au lien unissant le premier ministre aux Chambres, et en partageant le pouvoir de nomination entre le roi et le Grand Conseil fasciste, Mussolini pense donner au fascisme une supériorité politique. Or, le roi se trouve aussi libéré de la contrainte de suivre la majorité à la Chambre. Qui sort alors gagnant ?

En fin de compte, comme l’écrit l’auteur, la révolution fasciste s’est arrêtée en 1922 devant le palais royal, « sans jamais réussir à aller au-delà ». Et c’est là toute l’ambiguïté et l’intérêt de cet étrange régime. Car, force est de constater que le système totalitaire italien est le moins prononcé, le plus limité des trois expériences ayant cours dans l’Europe des années Trente. On aurait aimé que l’étude se poursuive jusqu’en 1943 (l’auteur s’en explique fort bien dans le livre) car la destitution de Mussolini révèle la faiblesse intrinsèque de son régime : dans un système monarchique, l’Etat n’est pas à prendre.

f. le moal

   
 

Paolo Colombo, La monarchia fascista 1922-1940, Milano, Il Mulino, 264 p.-, 25,00 €

 
     
 

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