Barthélémy Courmont, Géopolitique du Japon

Barthélémy Courmont, Géopolitique du Japon

N’enterrons pas le Japon trop vite

La polarisation des études scientifiques sur la Chine et son émergence contribue à mettre dans l’ombre son voisin, le Japon. Cette relégation est d’autant plus remarquable que le pays du Soleil levant attirait, pendant les années 1980, toute l’attention du monde. La montée en puissance de l’Empire du milieu, couplée à la crise économique de la fin des années 1990, expliquent cette évolution.

Pourtant, le Japon reste une puissance majeure. C’est tout le mérite du livre de Barthélémy Courmont de le rappeler. Ecrit dans une langue agréable et d’une grande clarté par un chercheur expérimenté, il permet de faire le point sur la position géopolitique actuelle de ce pays si proche et si éloigné de nous. Tous les thèmes nécessaires à l’étude géopolitique sont pris en compte : l’histoire, la géographie, la politique, la société, la démographie, l’économie. Le lecteur bénéficie ainsi d’une perspective à la fois générale et précise du pays. C’est le principe même de la collection des éditions Artège.

Il ressort de cette étude que le Japon vit un tournant de son histoire. Héritier d’une civilisation brillante et plurimillénaire, fier de ses traditions, son peuple a su, avec une intelligence hors du commun, passer d’une société médiévale et féodale à une société moderne et industrielle. La route qui le conduit à l’expansion, aux conquêtes militaires et à une violence inhabituelle est bien décrite, depuis les déceptions du traité de Versailles jusqu’à Pearl Harbor.

Après 1945, le Japon se transforme et devient la puissance industrielle, commerciale et financière que l’on connaît. Dans le même temps, protégé par les Etats-Unis, il renonce, à travers la doctrine Yoshiba, à la force armée, à la guerre, et devient un « nain politique ». Il se fait le promoteur de la lutte anti-nucléaire, tout en mettant intactes des traditions contestées à l’étranger comme le culte des héros au sanctuaire de Yasukuni. C’est cette réalité qui est en train de changer.

La fin de Guerre froide, l’émergence de la Chine, 11 septembre bouleversent l’environnement régional et mondial du pays du Soleil levant. Barthélémy Courmont décrit la survie de courants opposés au retrait politique. Certains maintiennent toujours une ligne nationaliste, qui semble inquiéter l’auteur. Pourtant, c’est le Japon qui est beaucoup plus menacé, et en premier lieu par la Corée du nord et ses missiles. Il ne manque certes pas d’atouts, entre ses liens avec la Corée du sud et Taïwan, et surtout le parapluie américain.

C’est sur la Chine que l’auteur, avec raison, se concentre le plus. Il décrit très bien l’ambiguïté de leur relation. Sans parler du poids du passé – refus du Japon de reconnaître ses crimes de guerre et instrumentalisation politique par la Chine de cet état de fait – les deux pays se craignent mais ont besoin l’un de l’autre. Pour le Japon, l’Empire du milieu est désormais incontournable et il doit compter avec lui.

Tout l’environnement du Japon est en train de changer. Il est clair que les fondements sur lequel il s’est reconstruit après la guerre ont disparu. Il faut reconstruire une nouvelle relation avec les Etats-Unis en devenant un vrai partenaire et non plus un allié/vassal. C’est à ce prix que Tokyo maintiendra sa relation avec Washington, désormais concurrencée par celle avec Pékin. Il recherche aussi de nouveaux partenaires, comme l’U.E. Mais tout cela reste suspendu à la nécessité de ne pas froisser la Chine.

Les deux derniers chapitres (Le Japon face aux défis sécuritaires actuels, Une société en mutation) sont les plus éclairants sur les transformations en profondeur qui poussent les responsables japonais à envisager un retour sur la scène politique mondiale. Après les interventions des troupes à l’étranger, pour des missions de paix, ils réfléchissent à la possibilité d’acquérir l’arme atomique, ce qui pourrait se faire très rapidement.

Le Japon voit ressurgir actuellement des courants nationalistes. L’auteur semble s’en inquiéter, même s’il reconnaît l’absence de programme expansionniste. Une telle évolution politique serait en effet extraordinaire de la part d’un pays lui aussi touché par la catastrophe démographique qui ravage les pays développés. Barthélémy Courmont explique ce retour nationaliste par la hantise du déclin qui saisit la société japonaise. C’est fort probable, mais il ne faut pas oublier non plus les effets de la mondialisation et de l’uniformisation sur les peuples, et relire encore et toujours Hungtington.

En refermant le livre de Barthélémy Courmont, on se demande quelle surprise nous réserve le Japon dans l’avenir.

f. le moal

   
 

Barthélémy Courmont, Géopolitique du Japon, Artège, octobre 2010, 259 p.- 16,50 €

 
     
 

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