Sudhir Hazareesingh, Le mythe gaullien

Sudhir Hazareesingh, Le mythe gaullien

Un ouvrage riche, dense et bien informé

Dans son grand ouvrage, Charles de Gaulle, Eric Roussel, le meilleur biographe du général, cite ce propos d’Alain Peyrefitte : « La vérité du général est dans sa légende. » Si l’on adhère à cette idée, l’étude de Sudhir Hazareesingh comble un vide dans l’historiographie. L’universitaire britannique qui a beaucoup travaillé sur Napoléon (cf. La légende de Napoléon, disponible chez Points Seuil) publie Le mythe gaullien chez Gallimard. Son objectif est de « penser le mythe gaullien dans sa longue durée. »
Pour cela, il analyse dans les trois premières parties de son essai le poids du libérateur du territoire dans la mémoire des Français, puis, ceci expliquant en partie cela, la manière dont ce dernier présente son action dans ses Mémoires de guerre « conçues comme un traité sur le thème de la grandeur« , nous dit Sudhir Hazareesingh qui insiste également sur le fait que le mémorialiste s’inscrit dans la solitude de l’homme d’exception, justement indispensable à la grandeur gaullienne, et enfin l’esprit du 18 juin, chapitre dans lequel l’auteur montre comment cette date et la célébration qui en a été faite au long des années a joué dans les représentations des Français concernant à la fois l’Homme et l’Acte.
La 4ème partie du livre dresse le portrait du général devenu président de la République en père de la nation. Il nous montre ce dernier en voyage, en France comme à l’étranger, et analyse en détails les réactions qu’il suscite chez les milliers de gens qui l’accueillent (50 000 personnes à Cologne et à Hambourg en septembre 1962).

Contrairement à ses prédécesseurs des républiques défuntes, de Gaulle visité tous les départements du pays pendant son 1er septennat, effectuant de très nombreuses haltes lui permettant de mesurer l’ampleur de sa popularité mais aussi de procéder par sa présence bonhomme et paternaliste au développement du sentiment national et de l’unité française dont il était l’emblème vivant jusque dans le plus petit village de la province la plus reculée.
Les pages qui terminent ce chapitre sont consacrées aux réactions de la population après sa mort, le 9 novembre 1970. L’historien a travaillé sur des archives variées et notamment à partir des lettres envoyées à de Gaulle de la fin des années 1950 jusqu’à sa mort ; il a dépouillé aussi des correspondances adressées à la veuve du général et les multiples hommages de personnes anonymes. Et l’on constate à la lecture de ces textes un rapprochement souvent effectué entre l’homme de Colombey et celui de Sainte Hélène : « Il y a eu Napoléon, puis de Gaulle » écrit un habitant des Bouches du Rhône.

 

Dans les deux dernières parties de son ouvrage, Sudhir Hazareesingh s’intéresse d’abord aux pèlerinages à Colombey, puis à ce qu’il appelle la consécration d’une icône. Il insiste sur le fait qu’avec les années la mémoire du général de Gaulle devient consensuelle et transcende les clivages politiques.
En 1966, le maire de Lille, le socialiste Augustin Laurent, refusait de recevoir le président de la République à l’hôtel de ville ; vingt-quatre ans plus tard Pierre Mauroy son lointain successeur (et ancien Premier ministre de F. Mitterrand) rendait un vibrant hommage à « l’authentique républicain« , Charles de Gaulle…
L’auteur conclut que le général « est devenu l’horizon indépassable de la mythologie politique nationale » mais il ajoute que cela intervient « au moment où le gaullisme a sombré corps et âme comme force politique. »
Eh bien cela ne gêne en rien Sudhir Hazareesingh qui termine son ouvrage en affirmant que grâce à de Gaulle la France a trouvé « cet imaginaire bien tempéré » qu’elle ne cessait de rechercher depuis la nuit des temps.

 

À l’appui de sa thèse, l’historien britannique écrit que « de Gaulle républicanisa la droite et nationalisa la gauche » ! Or cela me semble une formule un peu rapide – bien que brillante. En effet, il y eut avant de Gaulle des hommes de droite qui, de Poincaré à Tardieu, furent de bons et même de stricts républicains. On peut donc s’interroger : l’auteur parle-t-il de la droite ou de l’extrême droite ? Quant à la gauche, peut-on dire que D. Cohn Bendit ou O. Besancenot se reconnaissent dans l’idée de nation ?
À ce propos, Max Gallo est qualifié « d’intellectuel nationaliste » à la page 196. Là encore l’auteur ne va-t-il pas un peu vite en besogne ? L’ancien secrétaire d’Etat de F. Mitterrand est sans nul doute devenu, dans un parcours original, via Chevènement jusqu’à Sarkozy, un patriote ardent. Pour autant, le terme de nationaliste semble quelque peu exagéré.
En revanche, de Gaulle lui était un nationaliste, « nationaliste républicain » selon Serge Berstein (Histoire du gaullisme, Ed. Tempus, p.16) et qui a toujours placé en premier l’intérêt national et exalté la France dans la lignée d’un Péguy ou d’un Barrès. Et l’on peut trouver de ce point de vue assez curieux que Sudhir Hazareesingh écrive page 218 à propos du retour de la France dans l’Otan que ce dernier se fait « sans psychodrame« , ce qui « est la preuve que le général a exorcisé la plus grande crainte des Français au XX° siècle » : celle de ne plus exister comme nation indépendante et souveraine.

 

Ce raisonnement me parait tout à fait sophistique car si de Gaulle incarne des figures et des valeurs parfois contradictoires – ou en tout cas très différentes – et s’il donne comme le dit l’auteur « un sens contemporain aux idéaux transhistoriques qui marquèrent l’imaginaire national« , il n’en reste pas moins que la souveraineté et l’indépendance nationale constituent un invariant indiscutable de la pensée gaullienne.
Si le mythe s’éloigne de la réalité historique à ce point, il n’est plus qu’un mensonge éhonté. Et c’est bien ce à quoi l’on assiste aujourd’hui en France. De Gaulle est une icône célébrée par des intellectuels et des hommes politiques qui soutiennent au fond une politique en contradiction totale avec les idées fondamentales du personnage qu’ils vénèrent. Ce n’est pas ici le lieu de le démontrer mais nous pouvons conseiller aux lecteurs de se rapporter au livre d’Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, et ils verront que sur les sujets les plus graves de notre actualité (la question de la France dans l’Union européenne ou la politique migratoire), les propos du général de Gaulle, redoutant que son village ne devienne « Colombey les deux Mosquées« , ne sont guère en phase avec les convictions de nos dirigeants et plus encore des médias qui dominent le P.A.F.

 

Au-delà de certaines conclusions de son auteur qu’il est possible de discuter, Le mythe gaullien de Sudhir Hazareesingh est un ouvrage riche, dense et bien informé que nous ne pouvons que conseiller à tous ceux qui s’intéressent aux mythes en histoire ou au général de Gaulle ; ou aux deux…

Didier Graz

 

   
 

Sudhir Hazareesingh, Le mythe gaullien, Paris, Gallimard, mai 2010, 280 p. – 21,00 €

 
     

 

 

 

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