Alain Gresh, De quoi la Palestine est-elle le nom ?
« L’homme indigné ne ment pas. » Victor Hugo
Encore un… Les livres sur la Palestine s’accumulent, se bousculent et le problème demeure. Le conflit, la situation, les enjeux ont été analysés, décortiqués, présentés dans d’innombrables ouvrages par tellement de spécialistes, de penseurs, de témoins et d’acteurs…
Pour quel effet ? C’est désespérant. Sur certaines questions, la recherche bute sur l’irrésolu… et prononce implicitement l’insurmontable. Elle s’y résigne et les ouvrages se bornent alors à expliquer cette résignation. Peut-être s’est-on obstiné à prendre le conflit par le mauvais bout, le notre… celui de l’occident. C’est pour cela qu’il faut saluer cet ouvrage, car loin d’être empreint de pessimisme ou de résignation, il invite à prendre du champ, de la hauteur et montre de manière implacable combien le dépaysement du regard est nécessaire pour comprendre le conflit israélo-palestinien.
Alain Gresh avait déjà tenté de surmonter l’impasse, de trouver l’issue par la mise à plat des enjeux : il a proposé, à chaque fois avec un vrai succès éditorial, des synthèses remarquables : Les 100 clés du Proche-orient (écrit avec Dominique Vidal) ainsi que Israël Palestine Vérités sur un conflit sont des références.
Cet essai se démarque de ces ouvrages car il n’est pas une synthèse, il ouvre plutôt des perspectives.
Il n’est pas un exposé d’arguments figés, constitués qui proposeraient comme des équations ou inéquations mathématiques, les points de vue et les positions des uns et des autres. Non, il s’agit davantage de penser ces arguments, souvent pures créations idéologiques et contextuelles, qui n’ont qu’un temps… Les idées sont aussi des armes qu’il faut démonter en les replaçant dans leur contexte et dans une perspective historique.
Le conflit israélo-palestinien n’est pas un conflit à part, original mais s’inscrit dans des évolutions globales parfaitement identifiées. La création d’Israël est un projet colonial d’origine européenne, soutenu par la grande puissance du début du XXème, le Royaume-Uni, toujours soucieux de préserver ses intérêts au Levant.
Voici ce qu’écrivait Winston Churchill, secrétaire britannique à la guerre, en 1920 : « S’il devait se créer au cours de notre vie un Etat juif sur les rives du Jourdain, sous la protection de la couronne britannique, avec trois ou quatre millions de Juifs, ce serait un événement historique qui serait à tout point de vue bénéfique et serait particulièrement en accord avec les intérêts réels de l’Empire britannique. »
Lord Balfour, auteur de la fameuse déclaration de 1917, avait fait adopter en 1905 la loi la plus restrictive contre l’immigration juive, originaire de Russie. Le projet sioniste est totalement imprégné de l’idéologie coloniale, caractérisée par un sentiment de supériorité, fondation même du droit à coloniser, à peupler « une terre sans peuple. » L’apport de civilisation était censé justifier l’implantation, l’expropriation, l’expulsion. Processus connus, universels.
Vu sous cet angle, on comprend mieux pourquoi la Palestine mobilise le monde… pourquoi des Indonésiens, des Brésiliens, des Sud -Africains se sentent concernés, manifestent leur solidarité. C’est une question d’ordre du monde. La fête de la bière à Taybeh – goutez cette bière palestinienne ! – ne rassemble pas des antisémites du monde entier mais ceux qui souhaitent un ordre du monde moins dominé par l’Occident car « ce conflit a pris une dimension symbolique, devenant un paradigme de l’évolution du monde et de la remise en cause du droit du seul Occident à fixer les règles du jeu international.
Ce conflit n’est pas – et de loin – le plus meurtrier du monde, mais il signifie quelque chose, le tout est de ne pas se tromper de signification.
Un passage par l’Afrique du Sud semble nécessaire ; pays dont l’histoire peut apparaître comme un paradigme à la fois pour lire le passé (les ambiguïtés d’un Jan Smuts par exemple) mais aussi – et pourquoi pas ? – pour envisager l’avenir. Les deux populations sont aujourd’hui inextricablement liées, de part et d’autre de la ligne verte. La prise en compte de cette réalité – et bien au delà des projets affichés et plus ou moins cyniques de partage – nécessite « un combat commun pour un projet commun. »
Projet chimérique ? Pas plus que le pari de l’ANC sud-africain élaborant, au début des années 1960, son programme de société « arc-en-ciel, non seulement contre les tenants de l’apartheid mais aussi contre ceux qui prônaient le pouvoir noir. Un homme (ou une femme), une voix. »
Par l’Afrique du Sud penser la Palestine, j’adore ce livre.
Et puis il y a cette annexe jubilatoire – ne boudons pas notre plaisir ! – « Où l’on constate que Bernard-Henry Lévy n’est pas Victor Hugo« , dans laquelle Alain Gresh démonte pièce par pièce l’ensemble de l’argumentaire d’une chronique écrite par BHL lors de la guerre de Gaza en janvier 2009. Occasion propice à bien penser les prétendues neutralités qui ne sont la plupart du temps que des positions pour défendre les puissants. On peut être objectivement indigné, révolté et subjectivement – ou cyniquement – impartial. Méfiance donc.
Patience, exigence et lucidité aussi.
Nul relativisme permanent ici ; c’est au nom d’un véritable respect, manifeste, de principes universels que ce livre est écrit, sonnant ainsi comme un appel plein d’optimisme. « Au croisement de l’Orient et de l’Occident, du Sud et du Nord, la Palestine symbolise à la fois le monde ancien, marqué par l’hégémonie du Nord, et la gestation d’un monde nouveau fondé sur le principe de l’égalité entre les peuples.
Libre à nous de partager, ou pas, cette vision utopique d’un monde futur marqué par l’égalité – je ne suis pas sûr que le prochain monde soit plus égalitaire, d’autres inégalités s’imposeront – mais force est de reconnaître que cet appel à la cohérence morale fait du bien, au moment même ou un ancien engagé volontaire de Tsahal, armée d’occupation illégale de territoires, intègre le Conseil d’Etat de la République française. Parlons de symboles…
L’Occident a encore de beaux jours devant lui. La Palestine attendra.
c. aranyossy
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Alain Gresh, De quoi la Palestine est-elle le nom ?, Editions Les Liens qui Libèrent, septembre 2010, 216 p.- 17,5 € |
