Olivier Sillig, Je dis tue à tous ceux que j’aime

Olivier Sillig, Je dis tue à tous ceux que j’aime

Un roman captivant comme un rêve, dérangeant comme le doute…

Première page, première ligne, premier mot et Axis Gooze, personnage principal de ce roman singulier, n’est déjà plus maître de son destin mais transbordé d’un train à un bus puis conduit à la gare routière d’une ville de province. D’une ville anonyme et des plus banales où Axis doit livrer une pièce de radiateur pour le laboratoire Virokil. Mais un laboratoire, il s’en rendra compte le matin suivant, qui n’existe plus à l’adresse indiquée sur le colis…

Et voilà une situation de départ, simple et anodine à première vue, qui petit à petit va révéler des brisures, des anomalies : le réseau téléphonique au fonctionnement incompréhensible, les passants étrangement absents qu’il croise dans des rues encombrées par des travaux de voirie. Des automates, des êtres qui semblent fuir un danger invisible, un quelque chose tapi derrière cet univers inconnu qui se dresse entre lui et son passé et prêt à fondre sur cet homme pour le briser. Questionnements, interrogations, ici le rêve et le piège sont rois : faux amis, impasses et prophéties, une ville vidée de ses habitants, rongée par des chantiers de construction, étouffée par des palissades insolites qui se dressent chaque jour plus nombreuses, chaque jour plus inquiétantes.. 
À l’extrémité de la place, au lieu de redescendre vers la gare, dont le chantier était masqué par des immeubles environnants, il prit sur la gauche… En continuant il buta très vite contre une palissade jaune…

Mais quel malheur guette cet homme, otage d’un complot qui le dépasse ? L’ambiance devient oppressante, le spectre d’une guerre se présente à l’esprit du lecteur. Mais celui-ci ne formulera que des hypothèses bien sûr, il cherchera à deviner plutôt qu’à interpréter. Rien de solide en effet dans ce livre insaisissable qui mêle habilement mensonges et réalité, rêves et fantasmes refoulés. Il faut lire entre les lignes, chercher les signes, imaginer ces ghettos et pogroms comme autant d’existences prisonnières de leurs propres limites, d’êtres enfermés dans leur folie : « Je sais que je ne sais rien » pourrait dire Axis après avoir rencontré Brezel, jeune musicien des rues et prostitué.
Le musicien était très jeune, vingt ans, petit, râblé, des cheveux châtains en mèches raides, imberbe, avec une fossette au menton qui se prolongeait dans la lèvre inférieure, des lèvres au contour nettement dessiné, très pleines sans être charnues. Quand il parlait, quand il souriait, et il souriait déjà, deux autres fossettes se creusaient curieusement au sommet de ses joues, comme des pattes d’oies, mais verticales. Elles s’effaçaient dès qu’il ne souriait plus. Il avait les yeux bleus, pas du même bleu que la serveuse du Buffet de la gare engloutie mais plus clair, plus gris, avec quelque chose de l’iris des chiens de traîneaux. 
Un personnage qui n’aura de cesse de manipuler Axis et représentera ainsi la perversion des rapports humains, l’impossibilité de vivre pleinement l’autre, la difficulté de s’accepter avec ses déviances et défauts. Mais un personnage qui jouera aussi un rôle de catalyseur : car si au commencement du livre Axis voit cette situation incongrue comme une occasion de sortir de sa routine, une occasion de prolonger son séjour, il va progressivement, au contact de Brezel prendre l’initiative, faire pour la première fois de sa vie des choix décisifs :
Si Axis ne partait pas maintenant, il ne pourrait peut-être plus partir. S’il n’allait pas ce matin, aujourd’hui, jusqu’à la gare routière, jusqu’au bus bleu, derrière la palissade certes, mais encore accessible, il resterait prisonnier de la ville. Il devait choisir. Pour une fois, il devait choisir.

Et il va choisir de rester. À la quiétude du quotidien apprivoisé, il préférera les sourdes forces d’oppression et de brutalité, l’appel du même sexe, l’acceptation de sa propre homosexualité.
On pourra regretter sur la fin que l’auteur succombe à un voyeurisme trop cru, à des scènes pornographiques trop morbides qui jurent un peu par rapport à cette ambiance irréelle qu’il avait jusqu’ici si habilement tissée, et l’enquête policière qui suit le meurtre final n’a pas la force du rêve où l’on s’était jusqu’alors infiltré. Mais ce livre reste captivant comme un rêve, dérangeant comme le doute – une belle réussite, assurément.

NB – Ce livre fait partie de la sélection du prix 2006 de la Télévision Suisse Romande

cédric béal

   
 

Olivier Sillig, Je dis tue à tous ceux que j’aime, H & O, février 2005 – 15,20 €.

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