Olivia-Jeanne Cohen & Valéry Molet, Bruits intrus pour cœur épais

Olivia-Jeanne Cohen & Valéry Molet, Bruits intrus pour cœur épais

Là où un boucher est « lamellé comme si ses rides avaient fait du patin », braille parmi les outrecuidances de couteau au moment où les caddies se percutent, tout le monde pousse et chicane en ce cirque de bruits intrus : l’histoire d’un homme et d’une femme à « l’œil clair comme une capsule de lessive » qui hèlent les coincés entre les paquets de nouilles.
Cette femme est « belle à en oublier l’heure des marées Que les jetées contemplent ou conspuent, La paume pourtant toujours offerte », mais cette scène de vie quotidienne devient l’illustration et la défense d’un tel livre. Là où aux brouhahas des mondes et de divers temps s’ébauche une poétique particulière.

Pour preuve et en incipit du livre, une des citations (celle de Louise Glück)- « Une fois que tout me fut arrivé, Le néant m’arriva. Il y a une limite Au plaisir que je prenais à la forme » – dit tout. Elle fait aussi le lit d’un tel dialogue. Dans ce livre, prose et poésie nourrissent en ce discours allusif et alternatif. Olivia-Jeanne Cohen précise cette « esthétique de l’esquisse et de l’approximation, forme ténue et furtive du perceptible pour la part de soi et de l’autre, l’allusion mobilise le sens et ses sensations, ce qui peut apparaître de leurs détours et de leurs strates dissimulées et parfois déroutantes. »

D’où ce livre d’amplifications, d’émargements et d’égarements (en divers temps et lieux). D’où ce jeu de « repons » entre connivence et divergence, basculements réciproques dans ce livre subtil, intelligent et maîtrisé. Les deux auteurs ont longuement réfléchi et assuré un balancement entre appel et désarroi. Chacun s’attache à l’autre mais en évitant toute gêne ou confusion là où chaque allusion devient « intermittente et elliptique ». De rapprochement en éloignement se joue ce que les impétrants (et leur lectorat) veulent ou non comprendre et entendre (le bruit des villes ou des mots n’y est pas pour rien).

L’enjeu de chaque auteur crée l’éloignement et le rapprochement là où, et après tout, une forme de théorie du hasard avance vers une saisie de l’élucidation, entre ampleur et rétrécissement. Le livre devient une forme spéciale d’un dialogue amoureux dont le mystère est entretenu et partagé. Et ce, même si chaque lecteur ou lectrice peut être victime entre le dupe et le non dupe, là où le rassasiement du désir se mêle à la croissance de la compréhension.

De là résulte le plein sens d’une avancée par divers degrés. Jeté en amour, l’être va vers l’autre dans ce livre de réciprocité. Est-ce l’instrument d’amour ou une fin en soi ? Nous pouvons au moins trouver le point d’ancrage entre l’être éclaté et l’éparpillé. Les deux miroirs hèlent ce qui arrive pour se rejoindre et advenir dans leur part d’inachevé. L’un écrit car l’autre vient de finir, puis il reprendra cette sorte de soliloque dialogué. Les deux suspendu au sein « d’une angoisse somnambulique et d’un monde paradoxal dans une volonté de vie qui chante l’absurde et la fragilité de tout ». Et tout est là, et sous certains lieux (supermarché, logos, poésie par exemple) en points de rapatriement au cœur de la vie errante.

Deux créateurs de ce niveau imposent et superposent leur carte et leurs territoires en offrant des textes animés d’une pulsion créatrice. Elle prolonge expressionnisme et impressionnisme et cela, du figuratif à l’abstraction. La « maison de l’être » chère à Bachelard mais aussi celle de Blanchot sont revisitées où tout tient des mystères de l’âme et du corps. L’une donne sa propre vision et un effet de vitrail opaque et sidérant. L’autre acquiert une puissance de signes, indices et jointures en un lieu connu auquel il donne une extériorité en fermentation.

Olivia-Jeanne Cohen & Valery Molet, Bruits intrus pour cœur épais, Editions Sans Escale, 2025, 70 p. – 12,00 €.

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