Olivia-Jeanne Cohen, Saccages. Regards sur American Pastoral de Philip Roth
Considérations
Essayiste, romancière, critique littéraire et directrice de collection, Olivia-Jeanne Cohen propose la lecture la plus géniale et corrosive de la Pastorale Américaine de Philip Roth Ce livre est un plaisir, une force, une présence. Nous osons presque nommer son auteure la Fée des mystères de l’être, la ‘Dollyprane’ qui force la tête en quelques pages où elle nous emporte.
Certes de la « Pastorale » de Beethoven à celle de Philip Roth existe un monde. C’est comme si les grands esprits de divers arts se rencontraient. Mais laissons cependant Beethoven en ses pompes et circonstances et retrouvons le narrateur préféré de l’auteur, Nathan Zuckerman, dans cette Pastorale américaine, chef-d’œuvre absolu de Roth.
Olivia-Jane Cohen montre que tout le génie de Philip Roth consiste à entrer dans la psychologie du Suédois, jouant avec les époques, des retours en arrière explicatifs, élargissant la sortie du paradis de la mémoire par les évènements liés à la vie américaine (des jeux du stade à la lutte contre la guerre au Vietnam).
De cette plongée dans l’Amérique héroïque de l’après-guerre et en s’attardant largement sur les années 60, Philip Roth fait émerger (dans la vie à Newark) une force poétique pour dénoncer un monde d’illusions qui se désagrège. Se retrouvent l’indicible, les émotions premières, les originelles comme les bouleversantes qui rameutent une vie incandescente en exclamation en écho aux battements des mystères de l’être.
Si bien que, face à un tel livre, le génie musical de la pastorale de Beethoven est anecdotique. Il ne fait pas le poids et l’essayiste le fait comprendre. Nous ressentons chez l’auteure, et c’est un plaisir de lecture, son obsession non seulement des inquiétudes de Roth mais aussi de son écriture qui est « l’essence de l’âme, la puissance de la sensibilité, l’évidence de ce que veut dire l’être-au-monde entre ciel et terre, dans les gammes mineures et majeures de l’existence », précise Olivia-Jeanne Cohen.
Son essai rappelle qu’un tel auteur a su traquer la vérité jusqu’au plus enfoui de l’homme. Roth a retracé une psyché, ses névroses, torsions, distorsions, fantasmes, perversités, pulsions de vie et de mort mais aussi des évocations triviales entre crudité et attendrissement, puissance et dérision, sa sexualité et la condamnation de l’autre voire la confiscation moralisatrice et la conspiration, la souillure, la condamnation et « la tache » – mot cher à un tel auteur dont il fait ici et selon l’essayiste « l’inversion et l’aversion de la transmission, du patrimoine, de la patiente élaboration des valeurs du beau et de l’harmonie, l’envers et l’exil de tout, l’amour et l’inquiétude, le délitement ».
Et dans un tel travail littéraire et scrutateur de l’âme, la créatrice montre de manière sidérante la fragilité humaine, ses illusions, son bonheur, sa tragédie et l’ineffable. Preuve qu’au sein de l’« impatience » dans laquelle Roth entend l’urgence, il devient « plus qu’un Auteur, il est une Œuvre. Une totalité. ». Chapeau à une telle essayiste !
jean-paul gavard-perret
Olivia-Jeanne Cohen, Saccages. Regards sur American Pastoral de Philip Roth, Editions Unicité, Saint-Chéron, 2025, 44 p. – 10,00 €.