Irène Schwartz, Le jour où j’ai été mangée
Le festin nu
Dans une de ses performances, Irène Schwartz avait fait mouler son corps en chocolat (dont le nom précise la couleur) et le donnait à manger dans un geste quasi-christique devant le Musée d’Art Moderne. Son actionnisme fut plus complexe que celui des célèbres Viennois. Se jouèrent l’anthropophagie et l’humour, la vie et la mort dans une telle messe au chocolat noir. La sacristie et la communion païennes devinrent l’occasion d’une transgression et d’une délectation.
Cette performance est restée une commodité de la conversation où esthètes et philosophes s’en sont donné à corps et cœur joie comme le prouve ce livre. Tout en effet peut être interprété : mais d’une certaine façon, c’est trop facile. L’un citant Mauss revient au « pottlach », un autre à l’art corporel de Michel Journiac dont son boudin fut réalisé avec son sang. Personne toutefois ne rappelle la fameuse chanson (« La femme chocolat ») d’Olivia Ruiz.
Dans cette momification provisoire et statufiée, la créatrice se voulut « papillon ». Et, selon elle, son œuvre offerte aux autres « est morte pour l’auteure ». Néanmoins, dans cette actionnisme inductif existait une métamorphose. Le corps consommable devint une boîte à rire, à pleurer et à pleurer de rire, à ouvre-faim, à lune ou encore de nuit aux amours ou et promesses, voire avec blancs de cuisses (en noir).
Cela se mangeait sans pain même si Jérôme Duwa évoque une « effraction au pays des morts, (…) un « voyage d’Orphée aux Enfers ». Pour autant, rien de mortel quand l’actionnisme devient une fête des plus ludiques. Toujours est-il que ce livre donne la recette de l’artiste dont l’objectif était d’avaler sa statue devenue spectacle comestible en un tel festin nu.
jean-paul gavard-perret
Irène Schwartz, Le jour où j’ai été mangée, A.D.L.M.N. / les presses du réel, février 2025, 196 p. – 28,00 €.