Nathalie Quintane, Soixante-dix fantômes
Repons
Soixante-dix fantômes s’annonce comme une petite forme (courts chapitres, propos fragmentaires, réalisme modeste et « choses vues » (Hugo). Nathalie Quintane use de formules qui font d’elle une auteure expérimentale. Elle défie les codes du littéraire en se pliant apparemment à la discipline des choses vues, mais cet exercice littéraire extrêmement maîtrisé devient une entreprise magistrale.
L’auteure va au bout de l’expérience réaliste. Elle devient son « dada » mais ici avec une rigueur et une exigence radicale. Un des plus grands sortilèges de la littérature s’éloigne du réalisme patent chaque fois que, lors d’un seul instant vécu très bref, le réel ne se situe plus du côté de l’objet (la chose vue) pas plus que du côté du sujet (le sentiment de celui qui perçoit). Il se situe exactement au croisement de l’objectivité et de la subjectivité. Toute description réaliste comporte des sentiments même si l’auteur les dissimule derrière un style impersonnel mais avec intelligence, imagination, mémoire, jugement là où la choséité ne s’estompe pas derrière l’appareil subjectif qui la capte.
Les mots de l’auteure augmentent la réalité du réel. Pour elle, elle n’est pas dans sa saisie, elle s’attrape seulement selon certains angles sans totalisation possible. Ici, Nathalie Quintane fait partie des gens, elle ne peut parler d’eux qu’en étant parmi eux.
Son art fait merveille par sa technique de l’énigme là où chaque texte s’ouvre sur un énoncé à peu près lacunaire tout en attendant (mais en vain) des informations manquantes ponctuées par des questions, des exclamations, des digressions ou des changements de direction soudain. S’y comprend de quoi il était question, mais on ne sait toujours pas quel sens l’auteure donne à l’événement et l’on ne sait pas non plus quel sens lui donner soi-même.
Un tel livre tient donc du mystère. Il est doublé par la technique de la reprise, de la correction, du recadrage et du repentir : lorsque le réel résiste à la littérature. Celle-ci doit donc se raturer pour aller le chercher.
Dès lors, les phrases sautent sans cesse d’une manière vivante, âpre, fantasque, virtuose, susceptible. C’est une danse de la susceptibilité pour rattraper des impondérables à la surface de la vie la plus ordinaire L’autobiographique n’a rien à faire ici. Il n’y a pas de tendresse non plus, il y a juste une sorte de pitié blanche et crue pour éclairer comme à contre-jour la bêtise, le malheur et leur durcissement qui tassent les individus dans le discours ambiant dont « sa » littérature devient le « Repons ».
jean-paul gavard-perret
Nathalie Quintane, Soixante-dix fantômes, La Fabrique, 2025, 200 p. – 15,00 €.