Mounir Fatmi, C’est encore la nuit
Mounir Fatmi libère l’image dans le lieu de l’enfermement : celui d’une prison d’hier, « une prison qui n’existe pas une prison qui n’existe plus / une prison devenue champ d’amour ». Nous entrons ainsi dans une caverne qui en rappelle d’autres : celle de Platon bien sûr, la nôtre qui enveloppe notre être et celle des prisons qui existent encore. Ainsi, nous retrouver « dans les oculus de Kara revient à nous mirer dans les miroirs du monde » rappelle Barbara Polla.
Plus qu’une autre, elle a senti ce qui se jouait dans ce lieu et dans la manière dont Mounir Fatmi la réincarne. La prison de Kara permet de rappeler celle de notre être et l’inconscient qui y demeure. D’autant que cette prison à une âme : « l’âme à tiers » comme aurait dit Lacan. Car dans ces murs d’ombres se voit le monde où nous sommes enchaînés, yeux ouverts, yeux fermés en un incessant appel à ce qui ne peut s’atteindre.
Aux images où est « encore là la nuit » répond la puissance du lieu. Il fut créé par le sultan Moulay Ismail dans le sous-sol ocre de la cité impériale pour y déverser des cargaisons de prisonniers de droit commun, chrétiens et corsaires. Un calligraphe y a reproduit en français et en arabe les quatrains sarcastiques du poète du XVIème siècle Abderrahamane Madjoub pour opposer la liberté de la parole à l’enfermement.
S’y mêlent les graffitis que les amoureux (ou non) cachés ont laissé dans ce lieu retiré lors de leurs ébats ou leurs simples détours de curieux.
Publié à l’occasion de l’exposition de l’artiste dans cette prison, ce livre de célébration permet de comprendre à la fois la hantise du lieu, ses ombres, sa poussière où aux besoins de survie s’ajoute la force des mots à la fois pour témoigner et surtout pour rappeler à l’homme sa puissance d’esprit face aux forces contraignantes des pouvoirs et leurs occlusions. Par-delà l’immobilisé des pierres d’un lieu aussi sinistre se déploie un double mouvement : expansion, énergie mais aussi « manque » où le recueil de marques devient la substance même de la douleur humaine ou de son cri d’amour.
Cette interaction impose une puissance envoûtante. Elle porte à proximité de la disparition mais aussi dans l’imminence d’un retour du monstre toujours possible. Mais l’artiste et Barbara Polla inscrivent de nouvelles articulations. Surgit le monde muet de l’injonction et de la résistance. Le plus récent comme le plus archaïque se confondent là où surgissent des relations prégnantes dans le passage du temps.
jean-paul gavard-perret
Mounir Fatmi, C’est encore la nuit, texte de Barbara Polla, SF publishing, Paris, 2018, 112 p. – 20,00 €.