Mirka Lugosi, Madame de Sèvres/La nuit des muses

Mirka Lugosi, Madame de Sèvres/La nuit des muses

Mirka Lugosi : niches des insolitudes

Sous d’improbables horizons, le monde selon Mirka Lugosi n’est pas un lieu : rien qu’une étendue sans prise. Un espace où apparemment les fantasmes semblent pouvoir repousser sans cesse comme du chiendent. Mais qu’on prenne garde : ils sont moins possibles que ne l’est l’épreuve des lointains de femmes devenues des monstres ou des saintes mystérieux. Chaque image dans sa perfection technique les propose là où l’homme (entendons le mâle) disparaît au profit d’égéries qui l’ignorent, ou le remplacent. Et ce, non seulement par effet de nudité féminine mais dans des métamorphoses quasi-surréalistes mais qui sont peut-être plus proches de la “Metafisica” – école largement ignorée de ce côté-ci des Alpes.
L’œuvre de Mirka Lugosi permet de prendre la mesure d’un cosmos intérieur où la femme trouve une sorte d’exubérance baroque et libératrice. Le monde visible s’impose comme un impossible soudain palpable et de manière bien plus forte que sous la forme d’une fantasmagorie illusoire. Chaque dessin cadre et décadre le réel. Ce n’est plus un mirage qui nous est donné à contempler mais des corps plus ou moins imaginaires. La femme y règne mais exfoliée de ses attributs affriolants. Elle revêt d’autres habits ou prothèses d’une somptuosité précieuse faite de minutie et d’élégance qui la dérobent à la bête dont l’homme voulut longtemps la croire issue.

En cernant ses figures, en leur donnant des contours parfaits et ambitieux, Mirka Lugosi introduit le leurre dans le leurre. Si bien que les mâchoires des regardeurs ne peuvent plus tomber dans leur décolleté. Ils pénètrent néanmoins – parce que le dessin y invite – en un étrange séjour terrestre où les silhouettes viennent tarabuster l’inconscient. Ce dernier en reste aussi béant que béat. Mirka Lugosi le noie dans le génie de ses lieux pour une évanescence épiphanique et perverse. Ce qui habituellement n’est que matière et manière d’érotisme fait signe autrement et appelle sur nous tout sauf la paix du sens. Le cosmos, parce qu’il est inscrit sous le sceau du féminin, devient une plénitude ouverte et sans confins. Le mâle ne peut plus se « terrer » dans les images érotiques et se complaire en leurs abîmes. Ce qui ne l’empêche pas de se croire acteur possible d’une extase troublante qui décourage les mots et réveille les morts.

jean-paul gavard-perret

Mirka Lugosi,
– Madame de Sèvres,
– La nuit des muses,

Editions de la salle de bains, Rouen, 2014.

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