Lucrèce Luciani, Braise Noire
Virgin suicide
De La petite-fille-aux-feuilles-mortes du photographe Edouard Boubat à la fillette grandissant dans la beauté somptueuse marocaine, Lucrèce Luciani écrit à nouveau, l’enfance, la sienne, en couleurs.
Cela commence par la fin, par le suicide qui « fait rebrousser chemin » comme l’écrit Antonin Artaud, en épigraphe du texte. Une adolescente de seize ans aux yeux d’azur en H.P. La psychiatrie sûre d’elle-même qui assomme de neuroleptiques, qui emprisonne dans la chambre forte, qui invite à jouer au ping-pong alors que l’on déteste cette activité. Un an auparavant, à quinze ans, la jeune fille a voulu se tuer comme Cecilia Lisbon à 13 ans, dans le film de Sofia Coppola. Un suicide qui n’est qu’une tentative, selon le vocable médical, en avalant des somnifères ; un ratage suivi de son atroce lavage d’estomac. L’ennui, le taedium vitae l’ont assaillie. Elle a fugué avant.
Après un séjour hospitalier sinistre, la psychiatrie la rend à sa mère, qui prend le relais des praticiens, en administrant la charge médicamenteuse. Les parents agissent sans mesurer ce qui advient. Alors, il faut retourner sur ses pas, écrire la poésie de ce jeune âge, de ce paradis perdu. Joie des baignades dangereuses dans l’océan, des plongeons aventureux avec le père aux yeux si bleus ; évocations des petits amoureux, des Marocains…
C’est un je qui alors fait entendre la voix de la petite. Elle est une chasseresse de mots (Je suis avec les mots, rien que les mots) : ceux des exercices scolaires, des livres des bibliothèques. Elle invente celui de « pluix ». Le langage a tous les pouvoirs expressifs. Langue des fleurs, et du monde libéré du carcan prosaïque et utilitaire. Le texte avance et elle grandit ; sept ans, dix ans jusqu’à douze ans… Et puis l’exil, mot seul sur la ligne, mot répété d’un sizain. Douleur et blessure profondes.
La mère normande a fini par avoir gain de cause. La famille va s’installer dans le sud de la France, en Provence, pays du froid et du mistral. Avignon, Cavaillon, Carpentras et Nîmes l’enferment dans des lycées et leur internat, installation dans des immeubles laids et le lieu d’internement où elle séjourne longuement. Même l’amour d’un lycéen pour elle n’a pas de sens. L’EXIL mot fatal répété, comme frappé dans un sizain. Alors elle désire en finir. La boucle du texte est bouclée.
L’écriture elle aussi doit prendre le large du récit (autobiographique). Les pages du livre font parfois quatrains, versets, ode. Les blancs réfléchissent des strophes. Il n’y a que cela qui compte, la vie réinventée de toutes pièces. Là seulement où la braise incandescente peut devenir noire.
marie du crest
Lucrèce Luciani, Braise Noire, éditions Azoé, 2024, 140 p. – 15,00 €.
Lucrèce Luciani est psychanalyste. Elle vit à Aix-en-Provence. Elle a publié chez divers éditeurs.