Luc Jacamon, d’après le roman de Giuliano da Empoli, Le mage du Kremlin

Luc Jacamon, d’après le roman de Giuliano da Empoli, Le mage du Kremlin

Dans la péninsule de Taïmyr, en Sibérie, Vadia tient le fusil et blesse un ours qui s’enfuit. Il est entouré de son père et de son grand-père, un ancien aristocrate. Deux caractères s’opposent et Vadia est témoin de la dispute.
L’action se déporte de mars 1965 à mars 1991. Vadia est à Moscou et veut faire du théâtre. Le pays a basculé et les nouveaux héros sont des banquiers, des top-modèles. C’est l’ouverture sur le monde de l’argent, des affaires. La rupture avec la femme de sa vie qui se laisse emporter par cette vague, l’amène à la télévision, à la réalisation d’émissions.
Son ami, Berezovsky, à l’aise dans ce nouveau système, s’est fait donner le contrôle de la télévision d’État par Eltsine. Or ce dernier, après deux mandats et cinq infarctus est désormais hors-jeu. Berezovsky cherche un nouveau poulain car la population est fatiguée de ce nouveau monde. Il parie sur Vladimir Vladimirovitch et propose à Vadia de le mettre en scène. Vadia devient alors, avec les années, le mage du Kremlin, le faiseur de roi…

L’histoire de Vadim Baranov, qui partage de nombreux traits communs avec un authentique Vladislav Sourkov, devenu l’éminence grise de poutine, est paru sous la plume talentueuse de Giuliano da Empoli (Folio n° 7306 – 2024). Luc Jacamon choisit de l’adapter en album avec le réalisme qui caractérise son œuvre. Il raconte les coulisses d’un pouvoir, l’ascension d’un petit agent de renseignement russe. Le récit relate le travail de mise en scène de Vadim pour lui donner une posture qui rassure le peuple russe. Les populations sont passées d’un système où tout était sous contrôle, où, malgré les difficultés, les gens disposaient d’un minimum, à un monde ouvert sur la planète, sur les royaumes de l’argent. Une petite partie de la population s’est bien adaptée à cette révolution, mais l’ensemble est resté dans le regret, professant le sempiternel mantra – c’était mieux avant.

C’est le récit des travaux de Vadim pour construire, à partir d’un individu ordinaire, un présidentiable qui va muter en dictateur furieux, avide des rêves de grandeur qu’on lui a fait miroiter et dont il est habité.
Le scénario donne une belle vision de ce maniement, de l’évolution du pays, de la mentalité du peuple, de celle des profiteurs qui captent les richesses, de l’instauration de ce régime dictatorial à coups de mensonges, de contre-vérités, d’assassinats d’opposants le tout facilité par les ressources pétrolières, gazières, énormes de ce gigantesque territoire.

Le trait incisif de Luc Jacamon permet un dessin précis qui renforce le côté glaçant du récit. Il donne des ambiances maîtrisées, que ce soient les forêts glacées de Sibérie ou les locaux du Kremlin.
Il offre une mise page cinématographique, joue avec des cadrages astucieux et des regards expressifs. La représentation de poutine est réussie mais les autres personnages l’éclipsent.

Luc Jacamon réalise une adaptation créative, ne se contente pas d’une transposition en images mais apporte sa vision tout en respectant l’esprit du roman pour donner un thriller éprouvant sur la fabrication du pouvoir.

Luc Jacamon (scénario d’après le roman de Giuliano da Empoli, dessin et couleurs), Le mage du Kremlin, Casterman, avril 2026, 144 p. – 24,00 €.

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