Les transports amoureux de Florence Deba : entretien
Cachée sous sa fonction officielle, Florence Deba collectionne ses photos des fascinations de l’éros. Elle propose des fragmentations d’un corps par l’hypnotique « spectralité » des photographies. Elle assemble pas à pas des visions anti-narcissiques, charnelles et fantomatiques, esquissant d’étranges devenirs. Ces métamorphoses interrogent les limites du visible en osmose avec les sensations.
De telles images épellent un devenir-femme singulier. Les femmes se laissent glisser et se retiennent où leurs pans dessinent un barrage voluptueux. Le voyeur apprend à attendre ce qui ne viendra peut-être jamais. Une lampe est allumée dans une chambre ou ailleurs mais il dormira à la belle étoile sans souci de savoir qui il est, où il va (sachant d’ailleurs la fin de tout voyage). Les photographies bouleversent l’œil, donnent la beauté sans visage qui reste sa page dérobée. La lumière est ramenée sur le corps et ce qui le recouvre appelle à la vadrouille en des fragments jusqu’à une frontière infranchissable. Chez elle, la femme ne se montre pas – du moins en totalité. Restent l’attente et le trouble au sein de photographies qui donnent du fil à retordre tant au désir qu’à l’obscurité. Florence Deba accorde un certain départ, une percée dans l’obscur. Mais elle se garde de dire : l’image s’en charge.
(Voir son Facebook)
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Malheureusement les horaires « contraints » d’un métier que j’aime pourtant (je dirige un établissement scolaire, en adore le caractère organique et me régale des relations humaines); ma chambre et mon lit sont des endroits chéris.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ils se sont pour certains réalisés et continuent de se réaliser, je continue de faire vivre l’enfant heureuse que j’étais.
A quoi avez-vous renoncé ?
Je renonce à entrer dans les rapports de force, je tourne les talons, je déteste le conflit. Je renonce à m’acharner sur ce que je sais ne pas pouvoir changer.
D’où venez-vous ?
Un métissage entre la Creuse et l’Algérie en passant par le Poitou et la Charente inférieure
Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
Le goût immodéré pour l’écoute de la musique : m’en passer est une souffrance, un vide douloureux.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Ecouter de la musique, dès le réveil, un plaisir, une drogue aussi.
Comment définissez-vous votre érotisme photographique ?
Un corps féminin couvert de quelques tissus ou d’un serre taille mais surtout perché sur des talons, ou un gros plan sur les bras masculins.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
La tentation de Saint Antoine de Dali, devenue une image de mes cauchemars
Et votre première lecture ?
J’étais très jeune, je crois que c’était les contes de Grimm et l’Oiseau de feu et autres contes russes.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Toutes les musiques qui me donnent la chair de poule, et elles sont nombreuses. Je suis très sensible aux mélodies en mode mineur et aux rythmes complexes à contre-temps.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Le mythe de Sisyphe – Albert Camus
Quel film vous fait pleurer ?
Duel au Soleil – King Vidor
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Une enfant, une ingénue, une coquine.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Personne à qui je n’ai eu envie de le faire.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Alep, un rêve désormais irréalisable.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez la plus proche ?
Anton Tchekhov pour l’absurde, Louise Bourgeois pour tout, Brad Mehldau pour ses notes surprenantes, David Lynch pour son entraînement onirique.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
La pensée des personnes que j’aime.
Que défendez-vous ?
La liberté, autant qu’elle puisse exister.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Que selon moi l’amour c’est laisser libre, c’est libérer des chaînes.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Oui, sauf le mariage !
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Quelle valeur détestez-vous le plus ? La bienveillance
Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 27 décembre 2024.