Les passages secrets de Ye Fang : entretien avec l’artiste (Sunrise Moonset, Reinhard Blank)

Les passages secrets de Ye Fang : entretien avec l’artiste (Sunrise Moonset, Reinhard Blank)

Ni instrument, ni outil, la peinture pour Ye Fang devient autant effluve physique, chair spirituelle que matière de l’émotion. L’artiste parcourt les labyrinthes des fleurs, ouvre les galeries de leur féminité, des passages inconnus, des raccourcis oubliés. Les franchir permet de progresser vers le silence. Le vide dont parle la créatrice n’est plus ce que le mot recouvre en français mais répond à ce qu’il signifie au verbe impératif du latin : « vide » (« vois »). L’artiste répond aux questions qui la frappent depuis Mondrian et Malevitch. Entre autres, le questionnement du monochrome, de la surface. Celui-ci relie toutes les périodes de son travail et de sa progression. L’ « atonalité » transforme la peinture non en image mais en hantise de l’air. La « déréalisation » par effet de grisé (des pivoines par exemple) permet l’avènement d’un lieu de l’art, toujours étrange, toujours flottant.

Qu’est-ce qui te fait te lever chaque matin ?
Le réveil de l’univers et du temps, ce cycle qui recommence sans cesse. Entre le lever du soleil et la tombée de la nuit, l’aube incarne chaque jour une nouvelle espérance.

Que sont devenus les rêves de ton enfance ?

Le ciel a veillé sur mon âme artistique. Mes cellules créatives ont grandi jusqu’à devenir un univers foisonnant. Aujourd’hui, je crée des mondes multiples, une vie artistique qui traverse les disciplines.

Qu’as-tu abandonné ?
Les saveurs douces, amères, acides et piquantes de la vie sont de précieuses expériences. Je ne les ai jamais jetées : elles se sont transformées en sources d’inspiration et demeurent rangées dans les tiroirs de ma mémoire.

D’où viens-tu ?
Je viens d’un pays aux millénaires de culture profonde. Sous la voûte céleste, je suis devenue un esprit artistique où se rencontrent l’Orient et l’Occident, créant des paysages secrets et fascinants.

Quel héritage as-tu reçu ?
À travers le temps et l’espace, j’ai créé d’innombrables richesses spirituelles. La bienveillance du Ciel imprègne ma création. L’héritage culturel qui m’habite est un don éternel offert par Dieu.

Quel petit plaisir t’apporte de la joie, même dans la simplicité ?
Dans mes vies passée et présente, je suis façonnée par des particules artistiques multiples. L’encre qui glisse, la danse, le chant, les traversées intérieures… Je chemine dans un royaume artistique flottant et mystérieux.

Comment définirais-tu ton esthétique de la pivoine ?
La pivoine se métamorphose en nuages à l’horizon, libre et légère. Fleur et non-fleur, elle raconte les histoires humaines et célestes – brillantes, flamboyantes, parfois empreintes de mélancolie.

Pourquoi choisis-tu parfois le gris plutôt que la couleur ?
Le gris m’offre un état méditatif, une élévation intérieure. Il transforme les affaires du monde en un espace suspendu entre détachement et implication.

Quelle image t’a touchée en premier ?
J’ai une profonde résonance avec l’art classique et contemporain, oriental comme occidental. Mais l’œuvre qui m’a le plus émue est la mienne : « La pivoine a pleuré » (2010). Elle renferme une émotion enfouie, un concentré de l’essence de la vie — qui pourrait vraiment en saisir la saveur ?

Quel a été ton premier “livre” ou ta première œuvre de lecture ?
« Voyage au ruisseau et aux montagnes » du Musée National du Palais de Taipei. La majesté des montagnes et l’immensité des paysages m’ont immédiatement ouvert le cœur.

Quelle musique écoutes-tu habituellement ?
J’écoute des œuvres classiques orientales et occidentales. J’ai aussi fusionné peinture et musique dans des installations audio-visuelles. Dans mon autoportrait de 2012, « Le Code de la Mémoire », résonne Tchaïkovski : Souvenir d’un lieu cher. La musique traverse l’œuvre comme un souffle.

Y a-t-il un livre que tu relis souvent ?
« La Sortie de l’Âme » de Milan Kundera, et « Contempler la montagne, les nuages, la vie et la mort » de Yu Dehui. J’aime aussi relire mes propres textes : j’y goûte les saveurs de l’existence, j’y ressens l’éclat et la mélancolie de la vie humaine. Une trame infinie de lumière et d’ombre.

Quel film te fait pleurer ?
Le monde regorge de choses et d’êtres capables de nous émouvoir. Dans l’épopée de ma propre existence, des diamants liquides – joies et tristesses cristallisées – composent le film intérieur le plus touchant : celui qui dissèque mon être et illumine mon âme.

Quand tu te regardes dans le miroir, qui vois-tu ?
Chaque être humain a besoin d’un miroir capable de refléter son âme. La connaissance de soi permet de traverser le monde librement.

Y a-t-il quelqu’un à qui tu n’as jamais osé écrire ?
Je dialogue parfois avec un espace-temps sans nom. Quand mon âme artistique entre en résonance avec le temps, des sources inconnues de création deviennent une architecture mystérieuse et vibrante. Les trajectoires du cosmos et celles de notre esprit partagent une clé secrète.

Quel lieu a pour toi une signification mythique ?
Une ville invisible, omniprésente, imaginée, lointaine, de l’autre rive — une cité grandiose et mystérieuse dans le royaume de l’âme.

De quel artiste ou écrivain te sens-tu le plus proche ?
La rencontre intime avec ma propre âme artistique est le moment le plus précieux. Un havre intérieur sans limite.

Qu’aimerais-tu recevoir le jour de ton anniversaire ?
Le Ciel dépose toujours au bon moment des trésors infinis de pensées créatives, réelles ou imaginaires.

Qu’es-tu en train de défendre ?
Une âme artistique abondante, où la pensée circule librement le long de l’axe de la vie.

Que t’inspire la phrase de Lacan : « L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas»?
Un dialogue entre ciel et terre, une danse où rayonne la lumière de la vie.

Comment comprends-tu la phrase de Woody Allen : « La réponse est oui… mais quelle était la question déjà? »
Comme un andante poétique, avec ses débuts, ses tournants, ses retours. Tenant la brise et la lune par la main, je traverse les époques.

Quelle question ai-je oublié de te poser ?
Le temps court sans cesse vers l’avant. N’oublions pas d’emporter l’éternité avec nous dans le futur. Vous avez oublié de me demander si je possédais le plus beau des poèmes de lumière et de son.

Entretien, pour lelitteraire.com, traduit du chinois par Sandrine Boscaro-Compain le 16 novembre 2025. Présentation : jean-paul gavard-perret

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