Les livres qu’on aimerait lire en 2024
C’est donc reparti pour une année littéraire.
Outre que cela ne changera pas la face du monde, on ne peut que souhaiter une cure d’indifférence dans un monde sans cesse mobilisé autour des grands romans d’une nanoseconde, des splendides poésies d’un quart de pet et des idées inouïes du dernier gibbon à cul rouge pour qui les bananes ne sont pas réellement des bananes bien que, par destination fruitière, elles pourraient ressembler à des bananes.
En périodes de résolutions évanescentes, j’aspire à lire des textes pour qui le minimum ne serait pas la soustraction totale du maximum, des récits où le sexe est une pratique normale entre deux silhouettes que tout distingue mais que rien n’oppose, des poésies où les pierres ne minaudent pas dans la baie des plastiques et où une théorie ne fusionne pas à la va-vite des reliquats des mineures politico-sociologiques : le sous-jacent n’est presque jamais un bain de jouvence.
Naturellement, je sais que l’apocalyptisme est une structure inhérente de l’activité psychique (sinon la vie politique n’intéresserait personne depuis des millénaires), qu’il est la forme la moins mordorée de la mélancolie et une façon de lésine pernicieuse ; mais tout de même est-ce trop rêver d’une part de rêver et d’autre part de faire en sorte que quelques textes puissent être écrits par des individus bizarres qui ont quelque chose d’impersonnel à évoquer dans un style éloigné de la rédaction réitérée ad nauseam ?
Bref, sachant qu’ils existent – ceux qui ont un monde à eux dans une langue inventée pour l’occasion de ce qu’ils ont à dire –, j’espère qu’on prêtera attention à l’extravagance des bourreaux de finesse. Ecrire, c’est presque toujours avoir l’altercation facile, l’enchantement douloureux et la manie d’épingler. Il ne s’agit pas de raconter ses vacances, son dépucelage, la perversité des autres, l’abomination de tout ce qui ne ressemble pas à son trantran de vieux garçon pour qui boire un café équivaut à l’action cimmérienne de terrasser les vagues parce que, sans elles, la mer serait plus génialement elle-même.
Aussi, j’émets le vœu de lire des romanciers impubliables, des philosophes à la Berdiaev et des poètes sans grosse ficelle qui charrie le traîneau du Père Noël avec un Char. Aucun Hrabal ne rapetisse. Tout Moreau accroît. Tout ce qui est vigoureux fume le romanesque des minimalistes du minimum. Je rêve de livres d’injures et d’amour, des épopées sans la lente du quotidien et des poésies narratives où le démoniaque érotique ne serait pas l’autre nom de la carence ontologique.
Faisons notre cinéma. J’ai souvent parlé de Zviaguintsev aussi splendide que le cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan. Vous ai-je dit qu’il existait des philosophes comme Julien Farges et son terrifiant Le rôle du concept d’âme dans la fondation des sciences de l’esprit, à force de ne n’être pas malingre ?
La plupart des écrivains sont des « sans visage » car sans style : il n’y aucun trait, pas plus facial que spirituel. Cette figure originale de l’aprosopos tire sa « puissance » des effets de la conjugaison entre l’impréparation stylistique et la fosse à purin thématique. L’odeur a ses exigences pourtant. Il ne suffit pas d’écrire « caca » pour que cela sente fort.
Je formule le vœu d’une intromission d’un traité de l’in extremis à partir duquel l’écriture serait proscrite si elle se vêtait d’un sexe béant, d’angles tellement arrondis qu’ils peuvent servir de poulie pour soulever vers le néant des fagots de devoirs ulmiens, de ragots de ménagères qui passent leur temps à faire les vitres ou à dire : « mon vide-ordures est tellement propre qu’on pourrait manger dedans » !
Quand elle n’est pas gaillarde, la littérature fait les vitres. Il y a tant de romans qui sont des vide-ordures propres et donc le contraire d’un récit de Dovlatov comme La valise. Pour finir ma cérémonie des vœux, une anecdote tirée de L’espérance, ou la traversée de l’impossible de Corine Pelluchon : un suicidaire se dirige vers les bois pour s’y prendre. Sur son chemin, il croise une belette pour la première fois de sa vie. Cette vision inédite lui interdit l’acte prémédité depuis longtemps. L’espérance l’a rattrapé.
Fasse que la littérature prenne la forme de cette belette loin des madeleines, du énième vagin contrarié par un chibre sur le départ (ou l’inverse) et des tyrans du quotidien tel qu’il serait bon qu’il soit !
valery molet
