L’Amante anglaise (Marguerite Duras / Émilie Charriot)
Inexpugnable criminalité du dire
© Sebastien Agnetti
C’est d’abord un regard qui est une absence d’adresse : le personnage principal vient faire l’annonce au moyen de mimiques. Puis cela ressemble à une théorie du fait divers. Il s’agit ensuite d’une enquête ; après la description des faits, on interroge des protagonistes de l’affaire, qui répondent de façon bienveillante.
On pressent que le drame cache des animosités profondes inscrites dans la vie quotidienne. Les mots sont simples, crus comme les faits tragiques que l’on évoque. On s’acharne à cerner une personnalité insaisissable. Le mari décrit son imagination débordante, qui la porte à ne rien croire imaginaire. Les personnes qui interviennent dans la discussion se déplacent sur un quadrilatère, sous une lumière crue déversée par un néon qui en fait le tour, dessinant un carré suspendu.
Le spectacle est mis en scène avec subtilité, laissant les trois comédiens déployer leur talent suggestif. La représentation est donc parfaitement réussie. Les questions sont en chausse-trappes ; on ne sait pas où cela mène. Le propos revient certes toujours sur la criminelle, qui se dérobe à la description. L’enquêteur semble proposer des pistes, mais il ne se laisse pas identifier. Le mari, lui, se révèle entre deux phrases, au détour d’un propos.
Les choses apparaissent progressivement suspendues au langage. Bien sûr, il s’agit d’un amour déchu, comme dans toutes les histoires. Celui qui interroge, point de focalisation invisible, a pour rôle de socialiser l’innommable, sans y parvenir. Il faut bien faire entrer l’inintelligible dans des dires. Mais le discours ne parviendra jamais à restituer le bonheur de cette communion fantasmatique avec les choses.
christophe giolito
L’Amante anglaise
de Marguerite Duras
mise en scène Émilie Charriot
Avec Nicolas Bouchaud, Laurent Poitrenaux, Dominique Reymond.
Dramaturgie Olivia Barron ; scénographie, lumière Yves Godin ; costumes Caroline Spieth.
Au Théâtre de l’Odéon Ateliers Berthier 1, rue André Suarès 75017 Paris,
du 21 mars au 13 avril 2025, durée 1h40,
du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h
relâches les lundis et le dimanche 23 mars, représentations surtitrées en anglais les vendredis 21, 28 mars et 4, 11 avril, représentation surtitrée en français le mardi 25 mars à 20h, représentations avec audiodescription les jeudi 3 et dimanche 6 avril.
Production Compagnie Émilie Charriot, coproduction Théâtre Vidy-Lausanne, Odéon-Théâtre de l’Europe, Théâtre Saint-Gervais – Genève, Bonlieu scène nationale Annecy, avec le soutien de la Loterie Romande, Pro Helvetia – Fondation suisse pour la culture, Fondation Jan Michalski, Fondation Ernst Göhner, les affaires culturelles du Canton de Vaud, la Société suisse des artistes interprètes SIS, la compagnie Émilie Charriot est soutenue par la ville de Lausanne au titre d’une convention de subventionnement.
L’Amante anglaise de Marguerite Duras, Gallimard, Folio théâtre, 2017.
Création en novembre 2024