La nouvelle Héliogabale : entretien avec l’auteure Frederika Fenollabbate

La nouvelle Héliogabale : entretien avec l’auteure Frederika Fenollabbate

Entretien avec l’auteur de Les Anges de l’Histoire :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Une propulsion. Je suis presque rejetée du lit et je dois ralentir le mouvement du lever pour ne pas avoir la tête qui tourne, presque. Ce qui me rejette ainsi du lit est, la plupart du temps, le désir impératif de me mettre au travail; travail planifié la veille. Parfois, c’est l’angoisse. Il me faut vite sortir du lit sous peine… d’y rester à jamais, de mourir. Je crois que je me lève assez « facilement » parce que j’ai le sommeil très léger et que chacune de mes nuits est entrecoupée par de la veille, l’insomnie… Il y a bien sûr pour moi une différence énorme entre la veille et le sommeil. Mais il y a de la veille dans mon sommeil, par l’insomnie, et du sommeil dans ma veille. Ce sommeil dans ma veille n’est pas du sommeil dans le sens du négatif, de l’anéantissement. C’est un hyper-sommeil. Avec une fermeture des écoutilles conventionnelles par rapport au monde, il y a l’ouverture d’autres écoutilles, celles de l’imagination, de la pensée… C’est l’écriture. J’écris le jour. Et pour écrire, j’installe une certaine nuit. Ainsi, par l’écriture, il y a la nuit dans le jour. Et dans la nuit, il y a le jour, par l’insomnie.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Enfant, je voulais :
1° Continuer à écrire toujours, toute ma vie. (J’ai commencé à écrire à 8 ans.) Et, bien sûr, qu’on me lise.
2° L’Amour
3° L’Amitié
4° Une grande maison
Le 1° se réalise. Mais je veux aller plus loin, dans l’écrire et dans l’être lue, encore plus loin, toujours. Pour le 2°, je suis comblée. Pour l’Amitié, j’ai été un peu trop sauvage jusqu’à présent mais en ce moment c’est en passe de s’améliorer. Pour la grande maison, patience…

À quoi avez-vous renoncé ?
Au confort moral. Pour vivre ce que, depuis mon adolescence, j’appelle « la vraie vie ». C’est-à-dire sa vie propre, avec de vrais désirs, un réel accomplissement de soi. J’ai l’impression que beaucoup de gens, par peur, vivent les vies de leurs voisins qui eux-mêmes vivent celles des autres, etc. C’est la découverte que fait le personnage de mon roman, Les Anges de l’Histoire, Soledad. Quand, dans ce qu’on appelle la crise de l’adolescence et qui devrait être le moment du réveil fort à la vie, il fait la découverte de ces gens, de ces clones. Après son dépucelage. Et qu’il les nomme comme faisant partie de « la conspiration des endormis ». Il le fait au moment de son dépucelage physique mais aussi intellectuel et moral. Car cela marche toujours ensemble. C’est à ce moment qu’il découvre une machine qui va transformer le Siècle et sa vie, l’ordinateur.
Le renoncement au confort moral est un renoncement positif ; c’est la condition indispensable à la liberté de vivre, de penser. Cela n’a rien à voir avec l’insécurité matérielle. Je travaille justement à ce qu’elle cesse. Le manque n’est pas une valeur.

D’où venez-vous ?
J’ai eu la chance de naître dans un milieu totalement et joyeusement inculte. Il n’y avait pas un seul livre à la maison, hormis une Bible, peut-être. Et une vieille encyclopédie d’apparat que je n’ouvrais jamais. Ma mère a la détestation du papier en général. Mon frère, que j’aime beaucoup et avec qui je m’entends très bien, a une haine des livres… parfaite. Cela le met en rage. C’est dire que, sans doute, il a avec ça un rapport secret très fort. Donc, par rapport aux livres, à l’écriture, j’ai eu une paix royale. Enfin, presque. Si je n’avais pas vu le jour dans un milieu inculte de A à Z, si j’ose dire, j’aurais aimé naître dans un milieu parfaitement cultivé. Mais pas dans la demi-mesure.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Par des humains, j’ai reçu en dot le sens de la diplomatie et le goût vestimentaire. Par ce qui n’est pas humain, j’ai reçu le don. Et le courage d’accepter ce don, de m’en porter responsable pleinement.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Me maquiller. Choisir et acheter des cosmétiques, m’entretenir de produits de beauté et de maquillage avec des esthéticiennes, elles sont souvent adorables. Cosmétiques, cosmos. L’infini du féminin…

Qu’est-ce qui vous distingue des autres écrivains et artistes ?
L’invention d’une nouvelle manière de vivre, d’être au monde, d’aimer, d’appréhender les choses, les êtres, soi. Et mon opiniâtreté. En écrivant Les Anges de l’Histoire, je me suis retirée du monde de l’édition, du milieu littéraire pendant de longues, très longues années. Je le paye depuis ; beaucoup de mal à m’en remettre.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
Le visage d’Artaud. J’étais une petite adolescente. C’était le soir, tard. Mes parents étaient allés se coucher. J’étais seule dans le salon, devant la télé. Je ne connaissais pas Artaud encore. J’ai vu son visage. Qui m’a sauté à la figure. En l’entendant lire ses textes. Sa façon de lire m’a transportée. Je pense toujours à lui avant de faire une lecture, ce décrochage radical par rapport au plan de la basse réalité, c’est le même état d’esprit que pour écrire. Le choc a été immense. J’en ai été positivement sidérée. L’image était associée au son ; c’est marrant, je me rends compte de cela en vous répondant.

Et votre première lecture ?
Ma vraie première lecture, c’est Alice au Pays des Merveilles. Reçu au Noël de mes 8 ans. Une version enfantine illustrée. Je le relisais tellement de fois que je le connaissais par cœur. Je m’imaginais l’auteur en tout jeune homme qui était employé pour écrire des histoires par le fabriquant de ces livres pour enfants. Il m’était très proche, c’était mon ami. Un peu plus tard, quand j’ai appris que c’était Lewis Carroll et qu’il était déjà mort (depuis l’an pébron en plus) j’en avais été très attristée. C’est son livre qui m’a donné envie d’écrire. Et j’ai commencé alors.

Pourquoi une écriture du corps, de ses trous, de ses protubérances ?
Le corps, pour moi, ne doit pas se faire sentir par les organes, l’organisme biologique. J’en ai une véritable répulsion. J’ai la répulsion aussi de la fermeture du corps. Avoir une oreille bouchée (par de l’eau par exemple) et c’est la fin du monde. Le corps existe par ses ouvertures. Ouvertures au monde, à l’autre humain, à tout ce qui existe, les couleurs, l’air, les sons, les odeurs, les formes, les matières, les substances… Par interactions constantes et à double sens entre le dedans et le dehors. Voilà pourquoi les orifices et les protubérances. Cela sert à saisir, à se faire saisir, à échanger, à communiquer.
Ceci me paraît la base de l’être au monde. C’est une écriture du corps parce que le corps est la base de l’être au monde, de l’être en vie. De sa manière d’être, de son fonctionnement, vont découler toutes les autres choses, les autres processus. Une écriture de ce corps-là parce qu’on n’existe pas sans les autres, sans le monde. Un corps sans orifices et sans protubérances, ce serait être emmuré en soi-même, soi-même comme prison. La pire chose qui soit.

Quelles musiques écoutez-vous ?
J’adore la musique. Alors, je n’en écoute pas. C’est un peu comme si elle était tabou. Il faudrait que j’arrête tout, pour l’écouter. Ce qui se fait en situation de concert, mais il se trouve que je n’y vais pratiquement jamais. Or, pour écrire, je dois entendre une certaine musique, une musique qui n’a pas de sons physiques peut-être. Mais qui pour moi en a quand même. Heureusement, je ne vis pas seule et ceux avec qui je vis mettent de la musique à la maison. Alors, je la reçois et c’est bien (sauf pour le heavy metal, là j’ai un peu de mal…)

Quel est le livre que vous aimez relire ?
À la recherche du temps perdu.
Je l’ai lu 3 fois et je rêve de le relire encore. J’ai une tendresse immense, immense pour Marcel Proust. Pourtant, je ne partage pas du tout sa vision de l’amour. Dans ce domaine, c’est précisément pour moi le faux amour. Le seul véritable amour dans La Recherche se voue uniquement à la mère et à la grand-mère de Marcel. Tout le reste n’est que futilités, jeux de pouvoirs, souffrances. Même l’amitié est une perte de temps pour lui, quand on est avec un ami, notre pensée s’arrête, dit-il. Mais sur les rapports humains, il est imbattable. C’est parce qu’il est imbattable sur les rapports humains, je crois, qu’il a une vision si pessimiste de l’amitié et de l’amour. L’humain, dans sa belle horreur si j’ose dire, il l’a vu. Mais il n’y a pas que l’humain dans la vie, il y a aussi l’humaine…

Quel film vous fait pleurer ?
Je ne saurais en dire ni le titre ni le nom du réalisateur. Un vieux film en noir et blanc, vu à la télé quand j’avais 11 ans. Un film sur la Shoah, avec un camp d’extermination. Je ne pouvais plus m’arrêter de pleurer. J’étais effondrée. Je pleure parfois encore, en dedans, quand j’y pense.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Une petite fille qui me rassure. Elle me dit que je suis bien en vie, que je suis là.

À qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Je n’ai jamais osé écrire à Pierre Klossowski. Je me disais qu’il fallait me presser de le faire, il était déjà bien âgé, pour ne pas avoir à le regretter par la suite. Curieusement, depuis qu’il est mort, je n’ai jamais regretté de ne l’avoir pas fait.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Tunis en 1930. Que je n’ai pas connue évidemment.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proches ?
James Joyce – Franz Kafka – Marcel Proust – Pierre Molinier – Nicolas Le Bault – Frédéric Fenollabbate.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Des choses comme celles reçues à mon anniversaire dernier, 7 février, le premier email que vous m’avez envoyé, m’annonçant que vous aviez écrit 2 articles sur Les Anges de l’Histoire. Quel cadeau somptueux ! Depuis longtemps j’attendais qu’on écrive sur ce livre et cela dépasse mes espérances. D’autres événements comme cela et que ce soit souvent, souvent, mon anniversaire. N’est-ce pas trop rêver ?

Que défendez-vous ?
« La vraie vie ». La singularité. La création. La créativité dans le sens de créer sa propre vie. Mes deux compagnons, le Réseau Tu Dois, la maison d’édition menée avec eux.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » ?
C’est une ritournelle employée par ceux qui ont peur d’aimer, ça les rassure. C’est normal que ça fasse peur, l’amour. C’est un engagement total qui donc induit un réel accomplissement de soi. C’est énorme. Mais c’est la base aussi. À cette ritournelle, je préfère mille fois le poème de René Daumal « Je suis mort parce que je n’ai pas le désir ». Ma meilleure amie me l’avait copié, nous avions 14 ans, et je l’ai gardé longtemps dans mon portefeuille. Je me le récite quelquefois.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : «La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Extraordinaire. C’est en quelque sorte le grand Oui de Nietzsche. Le Grand Midi. Le Oui plein à la Vie. Mais W. Allen va plus loin encore parce qu’il mentionne l’oubli de la question.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
« De quoi avez-vous peur ? »
Mais heureusement que vous ne l’avez pas posée !

Entretien réalisé par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 8 février 2016.

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