Ken Bruen, Sur ta tombe

Ken Bruen, Sur ta tombe

Encore, monsieur Bruen !

Malgré les nombreux prix que lui a valus sa trentaine de romans noirs, Ken Bruen n’était jusque-là connu que de ses lecteurs fidèles, dans son Irlande d’origine comme dans les divers pays où il est traduit. Mais depuis que la télévision a décidé de s’intéresser à son ex-garda favori, Jack Taylor, en le mettant à l’écran sous les traits d’un acteur rendu célèbre par son rôle dans la remarquée Downtown Abbey, Bruen jouit enfin de la renommée qu’il mérite. Sur ta tombe met en scène Jack Taylor pour la neuvième fois, et le lecteur qui l’a quitté à l’issue de sa précédente enquête (lire Le Démon, déjà recensé ici), « épave vieillissante à moitié sourde et affligée d’une patte folle » (p. 103), accro au cocktail Jameson-Guiness-Xanax, se demande d’emblée ce que son auteur va bien pouvoir lui faire subir.
Qu’à cela ne tienne, Bruen a encore un bon stock de misères pour le pauvre Jack – amputation de deux doigts, un ami abattu sous ses yeux… Mais surtout, au début du roman, Jack, qui rentre tout juste d’une petite cure de jouvence à Londres, a rencontré l’amour en la personne de Laura, une belle américaine qui a promis de venir le rejoindre à Galway. Et pire encore que tous les sévices que sa plume lui ait fait subir jusque-là serait la perte de ce bonheur inespéré.

Le thriller s’ouvre sur le tabassage en règle du père Malachy, vieil ennemi de Jack, un prêtre mauvais et alcoolique, suivi de l’assassinat d’un enfant trisomique. Les membres d’un gang de la mort qui se fait appeler « La Stèle » ont juré de débarrasser la ville de tout ce qu’elle compte d’inadaptés. En parallèle, Jack est engagé par un membre des Brethren, sorte de secte officiellement décidée à traquer les serviteurs de Dieu peu scrupuleux avec les deniers du culte, pour retrouver un prêtre en fuite avec la caisse. Voilà comment, avec « un sonotone, une patte folle, des doigts en moins, et déjà le nez dans un verre alors qu’il n’est pas midi », alors qu’il a « tout d’un vieux chat de gouttière au poil mité dont les neuf vies sont irrémédiablement foutues, sauf que personne n’a osé le lui dire » (p.227), Jack se voit affublé de deux enquêtes à résoudre. Il peut compter pour cela sur l’aide officieuse de ses comparses de toujours, la Ban Garda, Ridge, et l’ex-dealer ex-adepte du zen et néo propriétaire d’un « drog-shop », Stewart.

Les investigations de Jack Taylor, comme celles du Dave Robicheaux de James Lee Burke, font partie des histoires que l’on attend (d’ailleurs Bruen cite Burke dans son panthéon des meilleurs auteurs, avec Jason Starr, Craig McDonald, Tom Piccirilli, R.J. Ellory, Megan Abbott et Carol O’Connell). D’autant que celle-ci fait partie des meilleures. Le style de Bruen, décidément inimitable, l’ironie mordante, le cynisme tantôt brûlant tantôt glacial, le patriotisme désillusionné, le désespoir où perce une faible lueur d’espoir… Bref, l’élégance de cet auteur et l’attachement que l’on en vient à développer pour son personnage font que l’on en demande encore, monsieur Bruen !

agathe de lastyns

Ken Bruen, Sur ta tombe, traduit de l’anglais (Irlande) par Catherine Cheval et Marie Ploux, coll. « Noir », Fayard, octobre 2013, 308 p.- 19,90 €

Laisser un commentaire