Kaouther Harchi, L’ampleur du saccage

Kaouther Harchi, L’ampleur du saccage

Dans la nuit, le malheur…

Nous voilà propulsés au coeur d’une histoire folle qui nous entraîne de rebondissements en rebondissements. Pour nous enfermer dans un dénouement qui brouille les frontières entre le dicible et l’indicible. Le possible et l’impossible. La vie. La folie. La mort. Réelle. Et symbolique ! Une histoire devenue folle par la faute de ceux qui ont commis l’irréparable. L’innommable. L’impardonnable. Ceux qui, à leur tour, ont incité ce môme sans passé, fragile et dangereux, assassin, à se laisser porter par cette douleur intérieure métallique. Salvatrice après avoir accompli son devoir de justice : œil pour œil. Dent pour dent !
Telle est la devise d’Arezki, personnage principal de ces histoires de vie aux existences accidentées et aux destins brisés, racontées par Kaouther Harchi tout au long de son premier roman structuré en onze parties et écrit à la première et à la troisième personne du singulier.

La première scène du roman ouvre sur l’image d’Arezki. Par le truchement d’un je/jeu qui accentue davantage la dimension tragique du discours du protagoniste, ce dernier parle. Raconte. Se raconte. Met à nu son malaise, sa douleur, ses frustrations. Et nous attire dans les affres de sa vie morne, triste, dénué de sens, sans amour. Ce sexe nomade en quête d’un refuge humide aime jouer au voyeur. Car à défaut d’intimité, il passe son temps à se nourrir de l’affection des autres. Cet homme au sang orphelin, en quête du ventre qui l’a porté vit reclus, replié sur lui-même. Son tuteur, Si Larbi, routier de son état et symbole de silence est absent. Le second personnage important de ce roman est finalement omniprésent dans la vie d’Arezki et ce, malgré son absence physique. Et dans cette atmosphère de violence, de manque, de frustration et de solitude, un viol et un meutre sont commis. L’accusé ? Arezki ! Arrêté. Emprisonné. Jugé. Cet être né des ténèbres nous entraîne vers d’autres personnages qui vont jouer un rôle important dans le dénouement de l’histoire mystérieuse de la naissance d’Arezki.

C’est en prison, lors de son incarcération qu’Arezki rencontre le troisième personnage : Riddah. Ce dernier est en réalité le directeur de prison. Pour des raisons obscures, il l’aide à s’évader. Que deviendra Arezki ? Où ira-t-il se cacher ? Comment vivra-t-il ? Retournera-t-il auprès de son tuteur ? En attendant d’élucider ces questions, surgit au cœur de l’intrigue Si Larbi. Cet homme au prénom solennel se met à nous parler. Il se confie à nous qui, malgré tout, devenons témoins dépositaires de cette histoire collective qui prend des allures ô combien sordides !
Si Larbi mène une vie pleine d’excès et d’erreurs. Son existence est encombrée de fardeaux et de malheurs. Son enfance ? Misérable. Triste. Stigmatisante. Honteuse. Car sa mère, la belle Nour, était une prostituée qui passait son temps à procurer du plaisir aux hommes aux âmes infectées par la misère sexuelle. Si Larbi est un personnage clé dans cette histoire où Arezki cherche sans grand espoir à percer le secret de sa naissance.

Et alors que l’histoire avance doucement, attisant davantage notre curiosité, l’auteure donne la parole à Ryeb. Cet homme âgé de vingt-deux ans est orphelin de père et de mère. Son père, Khaled s’est suicidé dans un puits lors de son retour dans son pays natal, l’Algérie. Sa mère, Monique vient de décéder. Je suis à terre et j’aimerais me relever, nous confie Ryeb très affecté par la disparition de sa mère qui l’a investi d’une mission fort délicate : aller en Algérie et unir le corps de sa mère et celui de son père en dispersant les cendres de la défunte dans le puits où ce dernier s’est jeté pour en finir avec la vie. Partir là-bas, ce n’est pas simplement réaliser ses dernières volontés mais c’est surtout me libérer et avancer, justifie Ryeb qui entreprendra le voyage jusqu’à Alger en compagnie d’Arezki. Mais par quel hasard ces deux personnages se sont-ils rencontrés ? Se connaissaient-ils ? Pourquoi Arezki accepte-t-il d’accompagner Ryeb pour accomplir les dernières volontés de sa défunte mère ?
Et pendant que ces deux personnages vaquent à leurs occupations, Riddah fait une incursion dans le cœur du récit pour nous livrer quelques pièces du puzzle que K. Harchi s’attèle à reconstituer par petites avancées. Lentement. Mais sûrement.

Cet homme est devenu directeur de prison après une longue période de pauvreté et d’errance à Alger puis en métropole où il a trouvé refuge après avoir commis l’irréparable. Je purge ma peine confie-t-il. Quel crime cet homme qui a repris des études pour changer sa vie a-t-il donc commis ? Et si Si Larbi était son complice ? Et si les deux hommes avaient connaissance d’un secret qui bouleverserait Arezki et l’inciterait à commettre un acte fatal ? Et si ce n’est qu’au prix d’un retour sur la terre natale, Alger, cette ville aux chambres d’hôtels minables, infestées par des rats  ; Alger, ce phare irradiant des fugueurs que la vérité éclatait au grand jour ? Et si le tuteur était à la fois le géniteur et le frère ? Et si Riddah était le père ? Et si l’unique issue pour Si Larbi résidait dans la mort. Naturelle ? Assassinat ? Pourquoi ? Comment ? Vengeance ?
C’est ce que révélera cette histoire narrée par le biais d’une écriture, belle, vivante, tragique qui a le don du mystère et du suspense. Une histoire qui par moments, prend des allures irréalistes qui brouillent les frontières entre le réel et l’irréel. La misère humaine sous ses multiples facettes : sociale, économique, affective, sexuelle. Le malheur qui défigure. La faim qui creuse. La soif qui assèche. L’errance qui déshumanise. Le viol qui détruit. Vol d’enfant. Lutte pour la survie. Quête des origines.

Tels sont quelques uns des thèmes que K. Harchi nous invite à découvrir à travers ce roman qui raconte l’histoire de quatre destins communs, narrée au présent pour nous rendre témoins des tragédies humaines de ces quatre personnages et nous impliquer dans les histoires de vie de ces êtres cassés par des frustrations intimes.
A lire L’ampleur du saccage ! D’un trait ! Et laissez-vous entraîner par les récits de vies mouvants et émouvants de ces existences malmenées. De ces malheurs qui se rencontrent. De l’histoire de Arezki, le personnage principal qui, malgré lui, sombre dans la folie dans cet asile psychiatrique qui lui sert désormais de demeure.

nadia agsous

   
 

Kaouther Harchi, L’ampleur du saccage, Actes Sud, Août 2011, 109 p. – 15,00 €.

 
     
 

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