José Eduardo Agualusa, Le Marchand de passés
Entre réel et onirisme, les passés migrent d’un homme à l’autre à travers les yeux d’un gecko
Qui n’a jamais songé à une autre vie ? À s’inventer une histoire, un passé glorieux, aventurier, atypique… ? Qui n’a jamais eu envie de revivre sa vie une seconde fois et d’en changer le cours ? Tel est en quelque sorte le pouvoir que Félix Ventura, bouquiniste albinos qui vit à Luanda en Angola, possède : celui de « réveiller les morts ». Il fournit de nouvelles « identités » à ceux qui, ayant échappé à la révolution angolaise, désirent effacer certaines parties de leur passé. Mais un jour se présente un étranger, revenu au pays après son exil au Portugal et qui cherche lui aussi un passé, en réalité son passé. Félix Ventura lui confiera celui de José Buchmann, fils d’un aventurier et d’une artiste.
Mais qui sont en réalité tous ces personnages qui vont et viennent au fil des lignes ? Possèdent-ils eux aussi une double identité ? C’est à travers les yeux d’Eulalio, un gecko, lézard des pays chauds, qui se faufile partout, entend et voit tout, omniprésent, que l’auteur nous tisse son histoire, mais surtout nous dresse une véritable satire de la société angolaise, des mensonges des gens de pouvoir, des passés en eaux troubles, des abus des dirigeants… Bref de la société contemporaine tout simplement. José Eduardo Agualusa propose ici un procédé narratif original, intéressant et surtout très percutant. En effet, quel meilleur moyen de se livrer à un tel exercice de dénonciation qu’en se cachant derrière les yeux d’un personnage totalement fictif, petit animal mystérieux qui n’est pas censé penser ? Le lézard devient alors le porte-parole idéal afin de dispenser une critique sociale, politique et humaine sévère.
Tout l’ouvrage est ainsi bâti sur cette duplicité, entre un univers onirique et réel, un jeu d’ombre et de lumière, le passé et le présent qui se confondent, la double identité de certains personnages… Entre le président remplacé par son sosie, le clochard au passé inconnu et cet étranger, débarqué soudainement, qui ne connaît même pas sa propre histoire et préfère s’approprier celle d’un autre, l’auteur nous plonge dans un univers trouble, où rien n’est totalement vrai ni entièrement faux, dans une société remuée par la révolution, où chacun tente de survivre comme il peut mais dans laquelle la vie elle-même apparaît sous forme d’un trompe l’œil.
L’écriture de José Eduardo Agualusa est un doux mélange entre l’univers onirique africain, très présent dans l’ouvrage, et la critique sociale acerbe, habilement dissimulée derrière un lézard parlant. À travers ces pages, le lecteur s’engouffre dans une histoire de miroirs déformants, où il est difficile de discerner le vrai du faux, la vérité du mensonge. Le marchand de passés, lui-même personnage atypique et ambigu, nous livre sans doute ici l’un de ses plus beaux ouvrages de bouquiniste averti.
violaine cherrier
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José Eduardo Agualusa, Le Marchand de passés (traduit du portugais – Angola – par Cécile Lombard), Métaillé, février 2006, 134 p. – 15,00 €. |
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