Kaylie Jones, Dépendances

Kaylie Jones, Dépendances

Un roman rendu alléchant par ses première et quatrième de couverture – mais décevant parce que trop bien formaté

J’avais un examen important à passer il y a quelques jours de cela. Ne sachant où ni comment trouver des instants de détente, je pris le parti d’ouvrir le roman de Kaylie Jones, dans l’espoir d’être ainsi un peu soulagé des amours noires de Gilles, de Drieu la Rochelle. L’ouvrage est d’un abord appétissant, avec une couverture sombre et intrigante où fulgure la lueur envoûtante d’un lampadaire – ou peut-être de phares de voiture – juste au-dessous du carré lumineux d’une fenêtre : les graphistes ont su y mettre ce qu’il faut en matière d’invitation au voyeurisme vague. Cette composition intrigue et amène doucement la main au portefeuille – qui osera affirmer qu’il n’a jamais cédé aux démons de l’apparence et qu’il n’a jamais acheté un livre en se fiant à la seule impression que lui laissait son habillage ?. Cela tombe bien puisque la quatrième de couverture confirme la première impression en annonçant une intrigue solide, classique et sans grande surprise. Une jeune femme en souffrance, alcoolique et droguée, rencontre un homme tout aussi mal en point qu’elle dans un centre de désintoxication, ils tombent amoureux, ont un enfant. Mais la vie n’est pas si rose… L’amour de jeunesse de la jeune femme, entre-temps devenu caïd de la drogue, revient et fait tout pour empêcher que leur union perdure. Devinez ce qui se passe à la fin si je vous dis que Dieu est avec eux et que cela peut beaucoup aider…

Bref, je suis tombé sur le bon livre me dis-je ; j’avance en terrain connu, relaxant, pas de mauvaises surprises, de quoi garder la tête au frais : nous avons tous connu ces après-midis d’inactivité où l’un de ces feuilletons américains diffusés sur notre bonne sixième chaîne l’a emporté sur la lecture des Mémoires de Saint-Simon… Toutefois ma mauvaise foi tend à cacher cet élan qui me faisait espérer une petite surprise, quelque audace de composition… Et j’ai dévoré ce roman, dans l’attente que quelque chose vienne casser ou dévier cette courroie qui meut un mécanisme si bien huilé. Dans un style lisse et journalistique passe juste ce qu’il faut des états d’âme, des rails de coke, des bouteilles vidées et des petites audaces vestimentaires de chacun des personnages. Dépendances est un produit de consommation courante, bien calibré, aisément transposable à l’écran pour un feuilleton à diffuser en deuxième partie de soirée (les scènes sexuelles ne permettraient pas le prime-time, encore qu’elles puissent faire veiller bon nombre d’adolescents toujours très sensibilisés aux nécessités que requiert leur éducation en matière de choses charnelles).

Ce qui vient sauver ce roman de la platitude la plus nette, c’est encore la complexité des rapports que l’héroïne entretient avec son père et celle qu’elle considère comme sa mère, Totya Anya ; tous deux se sont connus à Auschwitz et y ont survécu, sans pour autant être arrivés à chasser les fantômes de l’Holocauste et la haine viscérale. Ce sont deux personnages très touchants, blessés, confrontés à la pire des déshumanisations, éduqués malgré eux par les nécessités de la vie. Il est vrai qu’aborder des thèmes aussi terribles manque rarement d’émouvoir, de toucher le lecteur – en ce sens les avoir convoqués apparaît un peu « facile »… J’aurais eu envie de me débarrasser de cette inconfortable impression pathétique qui malheureusement s’est peu à peu confirmée à travers une certaine maladresse dans les descriptions chirurgicales ; la tension qui habite ces personnages s’engourdit dans l’ensemble d’un ouvrage qui décidément ne démarre jamais, ne surprend pas, mais fait très bonne impression sur les présentoirs.
 
J’ai achevé ce roman le lendemain de mon examen, j’ai cravaché pour y rester accroché. Devrai-je dire merci à Kaylie Jones au moment des résultats ? Je l’espère…

baptiste fillon

   
 

Kaylie Jones, Dépendances (traduit par Florence Berthon), Belfond coll. « Les étrangères », janvier 2006, 354 p. – 19,90 €.

 
   

Laisser un commentaire