Agustina Bessa-Luìs, L’Ame des riches
L’Ame des riches est le deuxième volet d’une trilogie engagée avec Le principe de l’incertitude…
Cela débute par l’imagination effrénée d’une enfant de bonne famille qui s’ennuierait un peu trop ; une jeune fille trop riche et emmurée dans une solitude invisible mais dense.
Très vite, la seule voie originale qui lui permettrait de penser qu’elle existe, que sa vie peut avoir un tant soit peu de sens, lui semble être celle de la Foi. Une Foi, pourtant, qui ne ressemble en rien à celle que l’on peut attendre d’un simple croyant, non. Alberta pense qu’elle a le droit d’être une sorte d’élue, celle à qui la Vierge Marie devrait apparaître. À elle, et non à des fermiers sans culture, sans éducation ni savoir-vivre.
N’est-ce pas ? Cette Vierge Immaculée, toute de blanc vêtue, aux épaules recouvertes de ce grand manteau bleu, ne peut guère s’adresser à de pauvres paysans, non, elle choisira assurément une jeune femme de la meilleure famille, Alberta en est convaincue, et cela devient chez elle une véritable obsession.
L’Ame des riches est le deuxième volet d’une trilogie engagée avec Le Principe de l’incertitude, roman où l’on rencontrait déjà « Taureau bleu », ou plutôt José Luciano, deuxième personnage principal de ce roman, meurtrier sorti de prison et ici converti en chauffeur.
Agustina Bessa-Luìs mêle donc les destins de ses personnages avec témérité. En effet, comment un homme pauvre et désabusé, sorti de prison et n’ayant connu que l’adversité, se retrouve-t-il au cœur de la vie d’Alberta ? Les caprices d’Alberta, les quêtes d’Alberta et bientôt la folie d’Alberta. Ou celle, peut-être, qu’elle simule ; simplement différente de l’image qu’on attend d’une femme du monde.
Au cœur des vallées du Douro, paysages bien connus de l’auteur, depuis ce château aux grilles dorées, aux terrains de chasse désormais inutiles, Alberta va grandir et laisser passer les années. Mariée tardivement, sans passion, sans révolte non plus. Une femme simple au fond, dans un milieu trop sophistiqué pour elle. Mais de longues années durant, son héroïque originalité passera inaperçue. Le décalage de l’âme est discret et plus tard prendra d’autres noms : neurasthénie, dépression ou mélancolie.
« Taureau bleu » quant à lui, avec son esprit simple et droit, avec son regard de séducteur invétéré, sera peut-être le seul véritable ami d’Alberta. Un compagnon, et même un protecteur. Toujours à ses côtés, attentif et discret, inquiet de ses humeurs, amoureux même, mais comme on aime en lame de fond, éternellement et en silence. José Luciano n’est effectivement plus le même homme, sa passion assassine pour Camila est réduite en cendres ; sur lui ont passé les années d’enfermement, lissant son tempérament fougueux, émiettant sa confiance, jusqu’à sa virilité. Aujourd’hui – ou ne serait-ce que pour un temps – il ne pense qu’à elle, peut-être aussi à sa propre sécurité. Il ne veut pas de la folie d’Alberta, il veut seulement garder son travail.
Mais quelle peut être la solution face à une femme persuadée que la Vierge Marie va lui apparaître, et qui finit par passer ses journées entières dans cette seule attente ? Tout au long de ce roman, au travers de l’écriture toujours aussi dense et tendue d’Agustina Bessa-Luìs, de page en page, on emporte les vies de ces deux personnages avec soi, leur poids aussi. Il est facile en définitive de s’identifier à ces deux rôles pourtant si étranges ! La quête d’un absolu spirituel ne semble pas si étrangère au lecteur le plus humble, et la fin d’Alberta, aussi extraordinaire soit-elle, paraît être une ultime revanche de l’être sur la vie elle-même.
Un écart de l’intelligence face à une vie trop codifiée et convenue, au travers de laquelle les personnes passent sans s’y enraciner. L’œuvre d’Agustina Bessa-Luìs nous confronte encore une fois à l’essentiel, dernière parade d’une bourgeoisie dont l’existence se termine le plus souvent sans artifice.
Lire l’article consacré à La Sybille, roman du même auteur, publié en 1954 et réédité dans la collection « Suites » des éditions Métailié.
karol letourneux
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Agustina Bessa-Luìs, L’Ame des riches (traduit du portugais par Françoise Debecker-Bardin), éditions Métailié, octobre 2005, 321 p. – 23,00 €. |
