John Keegan, L’art du commandement

John Keegan, L’art du commandement

John Keegan est l’un des historiens majeurs de notre temps

Il faut saluer l’initiative des éditions Perrin qui viennent de rééditer un maître ouvrage de John Keegan, L’art du commandement. Ce livre nous offre une magistrale étude croisée de quatre grands chefs militaires qui ont marqué l’histoire de l’Occident et représentent les diverses formes de la direction de la guerre du IV° siècle av. J.-C. jusqu’au cours du XX° siècle : Alexandre le Grand, le duc de Wellington, Ulysse Simpson Grant et Adolf Hitler.
Son introduction très claire fixe les enjeux en posant la question de savoir ce qui se cache derrière les masques du commandement tandis qu’une conclusion substantielle fixe les invariants du commandement, ce que l’auteur nomme « les impératifs » qui ont façonné dans le passé le visage du chef et qui aujourd’hui sont bouleversés par l’entrée dans l’ère nucléaire du « post héroïsme.« 
E
n effet, pour John Keegan, les quatre personnages qu’il étudie marquent de façon emblématique la mutation de la notion d’héroïsme inséparable de la fonction du commandement militaire car « ceux à qui l’on demande de mourir ne doivent pas avoir l’impression qu’ils sont les seuls à le faire. » Alexandre le Grand correspond à « l’âge héroïque » : il combat lui-même à l’avant de son armée et risque sa vie à chaque instant, Wellington « l’antihéros » ne s’expose pas inutilement mais sait se rendre sur le front des troupes, parfois à une centaine de mètres de l’ennemi quand le besoin s’en fait sentir. Avec le passage aux armes à canon rayé, Grant assume un « commandement sans héroïsme » même s’il n’est pas constamment hors de portée des tirs de l’adversaire. Quant à Hitler, il dirige la Wehrmacht à des centaines de kilomètres des opérations alors même qu’il érige l’héroïsme en valeur absolue et qu’il se présente, par l’intermédiaire de la propagande de Goebbels, comme la figure même du héros – et donc Keegan intitule le chapitre sur le Führer « Le faux héroïsme.« 

Keegan n’est pas plus tendre avec ceux qu’il nomme les « généraux de château« , c’est-à-dire les chefs militaires de la Première Guerre mondiale qui la géraient à l’arrière très confortablement et n’avaient pas idée des conditions de vie atroces imposées à leurs soldats. Ce qui, selon lui, peut expliquer en partie les mutineries en France et en Italie.
Pour autant, l’auteur ne tombe jamais dans le moralisme incompatible avec l’analyse historique et qui hélas ! devient une sorte de réflexe de Pavlov chez certains historiens actuels. Ce qui est particulièrement remarquable chez lui est sa maîtrise de l’histoire comparée qui permet au lecteur de bien comprendre l’évolution du commandement dans nos sociétés occidentales.

Il nous livre une quantité d’informations concrètes tout en nous apportant un réel plaisir de lecture tant son écriture est vive, précise et dénuée de tout jargon de spécialiste. Et pourtant c’est une véritable anthropologie des hommes au combat et plus précisément ici des grands responsables militaires que John Keegan nous offre. C’est là le grand mérite de cet historien qui, selon Stéphane Audouin-Rouzeau, a amené l’histoire militaire hors des sentiers battus.
Et pour l’amateur qui serait mis en appétit par ce bel ouvrage, nous ne pouvons que conseiller la lecture d’un autre livre du même auteur, Anatomie de la bataille, qui nous montre de façon impressionnante comment le combattant a pu affronter l’expérience de la guerre à travers une étude comparée d’Azincourt, de Waterloo et de la Somme. Là nous ne sommes plus avec les grands commandants mais à la hauteur du soldat anonyme.
P
lus que ses histoires très classiques sur les deux conflits mondiaux, ce sont ces deux livres particulièrement brillants qui font de John Keegan un historien majeur de notre temps.

Lire aussi notre critique, du même auteur, de L’Anatomie de la bataille

didier graz

John Keegan, L’art du commandement, Librairie Académique Perrin, septembre 2010, 562 p.- 26,00 €

 

 

 

 

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