Jean-Pierre Bois, La paix. Histoire politique et militaire
La paix a elle aussi son histoire

C’est un livre passionnant que Jean-Pierre Bois consacre à l’histoire de la paix.
Le projet est ambitieux. Comme l’auteur le signale dans son introduction, il est plus fréquent d’écrire l’histoire des guerres que celle de la paix. Limitant son analyse à la période 1485-1878, il dégage les grandes lignes de la recherche continuelle de la paix par les Européens.
Le livre s’ouvre sur la période de la guerre de Cent ans et du congrès d’Arras, et se clôt avec la guerre russo-turque de 1878 et le congrès de Berlin. En effet, Jean-Pierre Bois voit dans le congrès d’Arras l’amorce d’une diplomatie d’État confiée à des spécialistes. Cette réunion s’inscrit dans le mouvement d’affirmation des États européens qui prennent en charge l’institution de la paix, après l’échec des efforts de l’Église dans ce sens et de celui de l’universalité impériale. « Le combat pour la paix est passé de l’Église au roi ».
L’Europe de la Renaissance connaît trois tentatives de paix, celle des Français, de l’Empire (Charles Quint) et des Espagnols. S’en dégagent le maintien des rapports d’homme à d’homme (rencontres des souverains), la permanence des mariages sanctionnant la paix, et le renforcement du rôle des spécialistes, ambassadeurs et diplomates (domaine dans lequel Venise et le pape ont une longueur d’avance).
Une très grande place est accordée aux traités de Westphalie de 1648 qui mettent fin à la guerre de Trente Ans. Avec ces négociations, l’art de la diplomatie se hisse au niveau de l’art de la guerre, mais sans présence des souverains. « Un art du congrès est en gestation » écrit Jean-Pierre Bois. Il décrit fort bien un nouveau système international qui se met en place, fondé sur « le rapport de force, l’équilibre des puissances et la priorité du pragmatisme de la politique des États ». Désormais, c’est la primauté des intérêts nationaux qui domine. La paix de Westphalie enterre le Moyen-âge.
L’une des caractéristiques induites par les négociations de Westphalie réside dans la combinaison de la paix et de la guerre, de la négociation et de la bataille, y compris à l’époque napoléonienne. C’est la radicalisation des buts de guerre entre 1914 et 1918 qui y mettra fin. De plus, la paix reste la chose des rois, même s’ils n’interviennent plus directement, par leur présence, dans les négociations.
Enfin, au XVII° siècle, l’équilibre international intègre la notion d’égalité des forces, la balance of power chère à l’école réaliste des relations internationales. Le XVIII° siècle et les Lumières fournissent leur lot de théoriciens de la paix. Tout cela est emporté, et Westphalie avec, par la tourmente révolutionnaire qui introduit dans les relations internationales des concepts nouveaux, comme le peuple, la nation, la souveraineté populaire, et surtout la guerre idéologique. C’est là un point capital sur lequel Jean-Pierre aurait peut-être dû davantage insister. Napoléon cherche ensuite à établir une paix impériale et française, unissant l’Europe autour de Paris. Mais, comme le souligne l’auteur, « une paix fondée sur la répétition des victoires suppose une guerre toujours renaissante et n’accepte pas la défaite. »
Les pages consacrées au congrès de Vienne apportent elles aussi de très nombreuses informations, même si l’auteur s’est davantage concentré sur la Sainte Alliance – nouvel essai de paix perpétuelle – que sur le système international issu précisément de l’Acte de Vienne. Il met toutefois bien en lumière la pratique des congrès qui parvient, jusqu’en 1878, mais aussi au-delà (pensons à la conférence d’Algésiras en 1906 et à la conférence des Ambassadeurs qui réussit à localiser les guerres balkaniques en 1912-1913), à sauvegarder la paix générale en Europe. On suivra l’auteur quand il affirme que le congrès de Berlin clôt une époque et en inaugure une autre, celle du concert européen dégradé par les alliances permanentes en temps de paix.
Une belle conclusion ouvre des perspectives intéressantes et permet à l’auteur de revenir sur les différents systèmes de paix que l’Europe a tentés d’élaborer et qui, tous, peu ou prou ont échoué. Jean-Pierre Bois finit donc en considérant que le congrès est le plus remarquable des outils inventés par les rois pour négocier et que la faiblesse des systèmes de paix européens reposait sur l’absence d’une institution permanente. Tout au moins, un organe de régulation aurait suffi. C’est d’ailleurs ce que la pratique des congrès entre 1815 et 1914 constituait, elle-même renforcée par la communauté de valeurs qui unissaient à cette époque les Européens. La Grande Guerre, puis l’émergence des totalitarismes remirent en question cette unité. Pour le grand malheur de l’Europe.
f. le moal
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Jean-Pierre Bois, La paix. Histoire politique et militaire, Perrin, janvier 2012, 645 p.- 27,00 € |
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