John Prados, La guerre du Viêt Nam 1945 -1975

John Prados, La guerre du Viêt Nam 1945 -1975

Qu’est-ce qu’un livre incontournable

Gary Rafferty était encore un jeune artilleur, lorsqu’il fut engagé dans la bataille de Lam Son 719, au moment de l’invasion du Laos en février 1971. Un soldat tombe du camion qui le transporte, une prostituée reconnaît son unité et la radio crache le tube de Creedance Clearwater Revival, Bad Moon Rising : mauvais présages pour une bataille essentielle qui tourna au désastre. A l’autre bout, tout en haut, à des milliers de kilomètres, Nixon est empêtré dans ses contradictions, ses incohérences et sa côte de popularité continue de chuter. 60 % des Américains souhaitent le retour des « boys », même si cela signifie la chute de Saigon. Ce temps de février 71 n’est qu’un instant d’une histoire qui a commencé plusieurs dizaines d’années auparavant et n’est qu’un moment décrit par John Prados dans son livre : cette histoire est celle de la guerre du Viêt Nam.

Déjà reconnu plusieurs fois pour ses recherches sur l’histoire diplomatique et militaire américaine (« Les guerres secrètes de la CIA »), cet historien américain s’intéresse depuis près de 30 ans à l’Asie du Sud-Est. Son premier travail de recherche a d’ailleurs porté sur l’Indochine française. Il a sûrement achevé ici son oeuvre majeure.

 

La guerre du Viêt Nam n’est pas terminée, les vétérans sont encore en vie : leur mémoire est active, opérante. A l’historien de donner du sens à l’expérience, à toutes ces expériences fragmentées qu’elles soient militaires, diplomatiques, strictement politiques ou même inscrites dans la banalité du quotidien. Ce n’est pas rien de voir l’historien lui même se mettre en scène et raconter pourquoi il s’est alors, jeune étudiant, engagé dans le mouvement anti-guerre. Ego-histoire aussi, mais inscrite dans les contextes et les enchaînements décidés par les grands acteurs. Grands et petits acteurs du conflit ont d’ailleurs rédigé leurs mémoires : de Nixon à Giap en passant par Kissinger et Tran Van Tra… J’en passe : la notice bibliographique particulièrement bien commentée revient en détail sur tous les types de récits et documents consultés. Le cinéma n’a pas attendu. Les militants, vétérans et journalistes ont tous raconté leur Viêt Nam. La synthèse était nécessaire. Elle est faite.

 

La question du lien est ici essentielle : ces soldats visibles sur la splendide photographie de couverture de Dirck Halstead qui sont sur le point d’êre héliportés, pourquoi sont-ils là ? Au nom de quoi ? Bien sûr, il y a les grandes idées : communisme, capitalisme, bla bla. Mais le processus qui a mené ces soldats sur ce terrain là, quel est-il ? Et pourquoi ce terrain est-il devenu un bourbier ? Questions simples et essentielles, qui ont exigé d’abord un travail monumental de recherche puis cette mise en forme synthétique de 800 pages.

 

À questions simples, réponses simples : la guerre du Viêt Nam ne s’est pas réglée uniquement sur le terrain mais des interactions de plus en plus importantes se sont manifestées entre la situation militaire et géopolitique extérieure et la situation intérieure américaine. Non, le mouvement anti-guerre – ou plutôt les mouvements car l’ouvrage montre bien la pluralité et l’éclosion multiple et spontanée de ces mouvements – n’a jamais été pilotée de l’extérieur. Le Viêt Nam du Nord n’a d’ailleurs jamais pris en considération stratégique ce mouvement. L’engagement américain au Viêt Nam accessoire et périphérique au moins dans les discours au début de l’administration Johnson alors qu’on est dans la phase de montée en puissance est devenu de manière presque paradoxale essentiel pour Nixon engagé dans la vietnamisation et le retrait progressif des troupes américaines. Se retirer tout en gagnant des points ; voilà le dilemme de Nixon qui explique l’extension de l’implication des troupes U.S au Cambodge d’abord, au Laos ensuite, faisant ainsi redoubler d’intensité le mouvement anti-guerre, lui même surveillé, harcelé par les services de renseignements américains et le FBI.

 

Voici la thèse centrale : « les Etats-Unis ont agi à l’intérieur d’un canevas, […] d’un cadre, et ce cadre, avec le temps n’a cessé de se rétrécir sous l’effet de changements survenus dans tous les domaines. […] la palette des choix s’est resserrée et […] ces choix ont pu être influencés par l’action des individus, l’ambition et l’incompréhension de la guerre ou comme le disaient les Soviétiques, par la pure et simple corrélation des forces« . Les différentes administrations américaines ont perdu la guerre parce qu’elles ont commis des erreurs récurentes d’analyses et d’intérprétations – par exemple dans l’estimation des forces adverses ou dans la solidité/légitimité du régime sud vietnamien – et qu’elles s’appuyaient sur des présupposés erronés – comme dans l’évaluation du mouvement anti-guerre ou des ouvertures de négociations proposées par le Viêt Nam du Nord.

 

Dans le champ de l’histoire des conflits du XXème siècle, ce livre s’impose comme une référence.

c. aranyossy

 

   
 

John Prados, La guerre du Viêt Nam 1945 -1975, Perrin, Paris, septembre 2011, 829 p, 30,00 €

 
     

 

 

 

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