Jean-Paul Gavard-Perret, Doux leurres
Traversées
L’auteur modifiant quelque peu le processus narratif des autres titres de ses livres aux éditions Constellations où, de facto, il crée une sorte de cycle particulier. S’inscrit une sorte de saga dont le narrateur rameute la vie (entre autres de son père et de son grand-père). S’animent aussi des femmes qui, relevant le col de leur manteau à cause de la pluie fine, marchent vivement, donnant à leur corps une sorte de vibration jusqu’à ce que la magie tombe sous le rideau de la Seine ou autres fleuves.
Restent des moments auxquels la lectrice ou le lecteur s’accroche comme devant des numéros de trapèze volant, des regards, des voix suspendus, des souffles retenus. Le monde continue doucement à s’effondrer, en des héros vieillissant.
Sa lumière sombre éclaire des scènes d’hier et d’aujourd’hui. Comme en coulisse, joue contre joue parfois sur une musique qui le porte. L’auteur aime renverser ses images, évoque sa vie comme une scène. Il se dit tout à la fois, jeune et vieux, ombre et réalité. Tout est palpable et fuyant. Demeurent ici personnages et actrices. Des facticités incarnées, des virtualités de corps. Une femme embrasse comme une déesse, caresse en double aveugle et est toute potentialité. Un homme avance à sa recherche.
Mais en fait, chaque vie revient à traverser des épreuves, franchir des cercles. Et c’est comme une répétition d’une Comédie de Dante – avec moins de divin. Chaque vie, toutefois, conduit ailleurs. Jean-Paul Gavard-Perret la traque, refusant des croyances qui tiennent en soumission mais ici il n’existe pas de police secrète. L’âme et son enveloppe conquièrent (toujours avec humour) sa liberté.
Dans ce livre comme les précédents dans « Constellations », il veut l’écrire encore. En ces pages, ce que nous appelons faussement la vie devient un art. Il est bien compliqué mais, peut-être, par la littérature, il la sauve : nous restons grâce à nos leurres, et s’ils sont doux, vivants.
anne lüthi
Jean-Paul Gavard-Perret, Doux leurres, Douro, 2025, 92 p. – 12,00 €.