Jean-Luc Parant, Habiter un palais. Suivi d’une Autobiographie par Le facteur Cheval
Il existe entre Jean-Luc Parant et le Facteur Cheval un lien obsédant : celui de créer un cosmos par l’entremise d’un élément premier : la pierre d’allure bizarre sur lequel le Facteur butta en trouvant la révélation de son Palais idéal et les boules ou yeux qui deviennent la sphère monde des accumulations chères à notre contemporain. Le premier organisa son univers pendant vingt ans selon un unique ensemble. A l’inverse, le second amoncelle des tas et en multiplie les effets de représentations selon diverses techniques.
Dans son autobiographie (sous forme de lettre), le Facteur Cheval explique son obstination compulsive qui le poussa d’abord à creuser un bassin « dans lequel je me mis à sculpter avec du ciment toute espèce d’animaux » avant de construire une cascade qui lui prit deux ans de labeur. Elle fut suivie par une seconde et une grotte entre elles. Avec ses « petites boules rondes » qui le rapprochent de Parant, il construit un tombeau « à la mode des rois pharaons » pour s’y faire enterrer. Il creusa des cercueils surmontés d’un monument « supporté par 8 murailles dont la forme des pierres est des plus pittoresque ». Plus haut il ajouta la grotte de la vierge Marie, un calvaire avec des Anges. Plus haut encore une couronne chaussée d’un « petit Génie ». Il y ajouta un Temple Hindou où il y déposa des fossiles qu’il trouva dans la terre et dont l’entrée « est gardée par un groupe d’animaux tels que : ours, serpent boa, crocodile, lion, éléphant et autres animaux de ce genre toujours trouvés dans la terre ainsi que des troncs d’arbres ». Le sommet peut être atteint par l’entremise d’un escalier tournant. Le tout parachevé d’une galerie « du côté couchant avec des hécatombes de chaque côté » et une terrasse « afin que les visiteurs puissent dominer tout le monument à leur aise». Et l’artiste de conclure qu’il espère qu’on accordera à son oeuvre à caractère merveilleux le nom de « Seul au Monde ».
Il ne sera pas celui retenu par l’Histoire, mais Parant découvrit là les prolégomènes à sa propre ambition. Néanmoins, il s’intéresse moins à l’architecture qu’aux boules elles-mêmes comme symboles de la représentation humaine. Pour lui « Nous avons pour eux au moins 3 yeux et 67 peaux et 199 lieux où l’excitation peut prendre corps ». On comprend dès lors que, pour l’artiste, le point G est une rigolade. D’autant que pour le créateur l’oeil est constitué de 325 surfaces Et qu’en chacun de nous il y a sans doute aussi une animalerie portable : combien de moutons, de gorets, de serpents ? et tout un bric-à-brac végétal et minéral.
Il est dès lors facile de comprendre ce que Parant doit à son prédécesseur auquel il rend hommage. Ce que le second monta en bâtisse, ce que le second entasse au sol ou affiche aux cimaises suffit à notre délectation. Dans son « Salve » au Facteur, Parant – en évoquant le monument que son créateur « a rendu non seulement touchable mais aussi visible comme s’il était tantôt une image insaisissable, tantôt une matière palpable » – prouve que l’un et l’autre restent des fabricants de songes plus pleins que creux. Pas la peine de chercher plus loin. Le rêve est tout ce qu’on possède.
Ce qui compte, ce sont les boules de pierre sculptées dans une garrigue par des vents impétueux. Ou les dessins composés de manière quasiment rupestre d’animaux fabuleux. Les œuvres des deux artistes gardent donc toujours pour nous les yeux de la Chimère. On ne sait si elles contemplent le ciel ou la terre. Mais la magie demeure.
Dans chacune des œuvres les éléments semblent papoter entre eux. Mais nul ne peut dire leur secret. Nous croyons les contempler, mais ce sont eux qui nous dévisagent et soudain tout ce qui nous et les entoure semble appartenir à d’étranges jardins d’Eden.
jean-paul gavard-perret
Jean Luc Parant, Habiter un palais. Suivi d’une Autobiographie par Le facteur Cheval, Dessins de Jean-Marie Queneau, Fata Morgana, Fonfroide le Haut, 2018, 72 p.
