Jean-Claude Bélégou, Empreintes
Faire sombre
Sur le site d’un tel photographe sont réédités des clichés essentiels. Ce fut le moment pour lui de la première exposition (septembre 1980 dans la salle des fêtes d’Harfleur – banlieue du Havre)… Empreintes. Elle comportait 117 tirages de photographies réalisées de 1974 à 1978, lors des séances de poses avec sa compagne de ces années. Elle est immédiatement suivie par Traces à la bibliothèque puis montrée à Caen dans une librairie alternative. Christian Caujolle de Libération, Claude Nori aux édition Contre-jour, Ginette Bléry du magazine Le Photographe en parlent et ce sera les premières parutions. Edouard Boubat les remarque et « Ça ouvre immédiatement des portes et tout s’enchaîne… », dit le créateur.
Tout l’art de Bélégou est déjà en place : Empreintes privilégie le figé et recherche un certain hiératisme à rebours de l’instantané. Le photographe capture l’histoire d’une femme, souvent à l’aube ou au crépuscule, tout en consolidant sa place dans le monde. L’isolement devient relation. Le décor n’est pas défini mais le soin apporté à chaque composition transparaît d’une image à l’autre, où chaque détail est pris en compte sourdement.
Parfois complémentaires, parfois contrastées, toujours inattendues ces photos ne furent plus représentées après leur exposition. Nous les retrouvons lorsque Bélégou évoquait déjà ce qu’il écrivait dans un des dix tapuscrits accompagnés pour Empreintes : « Ne pas prêter à l’air d’évidence de l’image photographique / ne plus se laisser prendre à son piège / ce pourquoi elle se donne – froide, lisse, claire / Faire sombre Dépouiller de vie ». Ce fut et cela reste la matière même de son œuvre en noir et blanc.
L’objectif reste d’introduire non “le”, mais “du” motif dans une langue qui permet de se trouver elle-même par ce qu’elle creuse. Se crée un autre quotidien, ou plutôt son image la plus sourde qui n’ajoute rien, mais ne retranche pas plus, afin d’atteindre une montagne magique qui ne serait pas pour autant pure essence ou concept. L’artiste plonge indubitablement dans un travail des limites du langage puisqu’il est à la frontière de ce qui lui échappe forcément. D’où le caractère poétique au sens le plus plein qui soit, planté au sein du quotidien le plus trivial. Le secret de la femme n’est pas de savoir comment celui-ci se laisse aller à l’image, mais comment l’envie d’image s’en empare.
jean-paul gavard-perret
Jean-Claude Bélégou, Empreintes, 2025, voire le site de l’artiste.