Jacques Sojcher, C’est le sujet & Trente-huit variations sur le mot juif

Jacques Sojcher, C’est le sujet & Trente-huit variations sur le mot juif

Celui qui reste

Avec  C’est le sujet et  Trente-huit variations sur le mot juif  se clôt le triptyque entamé avec  L’idée du manque  (même éditeur, 2013). Les poèmes de ces recueils sont des moments saisis en quelques mots au fil du temps, une suite de choses vues, éprouvées, méditées. On y retrouve les thématiques chères à l’auteur : l’oubli et la mémoire, le souvenir et le manque, la naissance – quelque part « avortée » et la mort. Par delà l’approche de l’intimité surplombe le « lieu » où elle s’est forgée : l’Histoire et le peuple juif, celui du livre à la fois éternel et qui ne peut s’écrire – du moins tel que Sojcher aurait aimé le rêver.

Pour le poète et philosophe belge, il n’existe pas d’autres passages que par la mémoire même si – chemin faisant – il a « oublié la langue de sa mère ». Celle qui lui a donné le jour et dont la lumière a disparu dans la noirceur et les cendres de la Shoah. Depuis ce temps, la langue que l’auteur a choisie dit les déchirures et tout ce qui le creuse. Il reste tel qu’il fut laissé dans « le rêve de ne pas parler ». Un rêve mis à mal par la grâce de l’écriture. Apaise-t-elle avec le temps ? Rien n’est moins sûr. Mais ses condensations et ses déplacement demeurent seuls viables. Néanmoins, le sentiment de la perte est fiché là. Au mieux la poésie est une pluie d’hiver, d’été, une pluie des quatre saisons. Mais sous le rinçage du temps Sojcher ne peut espérer échapper aux disparitions. Elles créent toujours une douloureuse proximité avec ceux de sa fratrie, de sa communauté humaine face à la bestialité de certaines idéologies.

La poésie n’est donc pas faite pour savourer l’écart entre présence et absence mais pour le tarauder dans la substance même l’intimité. Chaque texte de Sojcher reste hanté par le cauchemar, la nuit de l’être mais la croyance néanmoins à l’identité suprême de ce dernier lorsqu’il n’oublie pas les leçons de l’histoire que parfois ses frères d’Israël sabotent (mais c’est une autre histoire). En reconquête de l’origine, les mots parviennent à modérer le froid. Ils restent le mince rideau sur lequel perce un soleil noir, mais soleil tout de même. A partir de là, la joie n’est jamais uniquement joie mais la douleur reste douleur. Sojcher est lié à elle, à son commencement. C’est pourquoi le poète ne cesse de marcher, pas à pas, dans le pas du pas et du papa. Car c’est à travers le corps de ce dernier, de son absence, que Sojcher, à défaut de franchir une fracture, recoud une fêlure. Toute sa poésie est déductible de ce schéma. Existe-t-il d’ailleurs d’autres passages ?

jean-paul gavard-perret

Jacques Sojcher, éd. Fata Morgana, Fonfroide le Haut, 2014
C’est le sujet, Dessins de Lionel Vinche, 64 p. – 13,00 €.
Trente-huit variations sur le mot juif, Dessins de Richard Kenigsman, 64 p. – 13,00 € .

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