Marguerite Duras, Œuvres complètes, tomes III et IV & Album Marguerite Duras
Duras, c’est ce qu’on n’ose dire d’elle : se donner aux autres pour avoir de l’argent. L’amant, le chinois, c’était du fric pour la famille qui ne saura rien de ses frasques. « Pute » se dit-elle. Et pas seulement de la côte normande. Sainte et manipulatrice aussi. Du silence entre ses voix impénétrables. Derrière la vitre. De divers taxis qui la mènent là où elle se donne pour sauver son homme du pire. Une sorte de Piaf – sa chanteuse préférée. Même si pour Duras la musique c’est moderato cantabile.
Duras et le bleu de la mer. Argent de la rivière. Pythie en Vologne pour transgresser le passé et le mettre aux arrêts. Sorcière par intelligence. Impasse et excès. Le charme du trivial des histoires d’amour. Marguerite voit des mariages d’amour partout. Capri n’est jamais fini. Yann est arrivé. Zorro de conduite. Mais son théâtre est tragique. Ne peut s’y jouer que la passion. Et le manque. A partir de la froideur la chaleur est intense. C’est pourquoi elle aime tant Racine. Ne pas le jouer mais le lire et le relire.
Duras, c’est encore, l’alcool – l’enfer, le néant. Le Central et ses soles. Les glaces de Pont l’Evêque après les tartes salées l’année d’avant. Remettre du rouge à lèvres. Yann en miroir pour la guider. Avant qu’il disparaisse lui aussi. On le cherche. Au couvent paraît-il. Mais on n’est pas sûr. Seul signe de vie, une silhouette assise. Sexe indifférent. Regarder encore. Lumière faible. Couleur aucune. Percussion pianissimo de bout en bout.
Duras, c’est l’album qui paraît dans La Pléiade avec les tomes 3 et 4 des œuvres complètes et pour les imager. Il y a les photos de l’enfance. Duras figée dans l’attente du déjà su. Et depuis toujours accompli. Se demander à travers ces photos qui parle déjà en elle. La petite, la pute, la mère, l’amante ? Non juste l’écrivaine pour qui le monde comme les souvenirs sont trop grands et trop petits. Restent les mots. Ce sont les enfants du silence. Mais ce silence qui appartient à Duras et pas seulement celui de l’immense chaos et de la grande nuit antérieure.
L’album ramène au désert du temps de l’enfance dans un si long présent et un si insistant avenir. Quel désespoir la secourait ? Souvenons-nous de son impression de vivre à découvert sur le néant en complice du destin. Plus tard, en Normandie (pas celle de Maupassant), la nappe des avoines et des pommes de terre jusqu’à l’orée des bois. Cris des oiseaux nocturnes (hululements de chouette qui lui glaçaient le sang y laissant infuser de mauvais présages) dans l’entonnoir de la lune. Mais ces cris, les a-t-elle vraiment perçus ? Dans l’onde verbale, elle préservait la perte de l’ouverture première. Entendre par là ce qui fut pour elle de l’étendue : l’espace qui s’étend en soi-même, immense, sans mesure à la hauteur de l’horizon, de ses lointains.
jean-paul gavard-perret
– Marguerite Duras, Œuvres complètes, tomes III et IV, La Pléiade, Gallimard, 2014
– « Album Marguerite Duras », Christiane Blot-Labarrère, Album Pléiade, 2014
– « Le Livre dit – Entretiens de « Duras filme » », Collection Les Cahiers de la NRF, 2014