Jacques Kober, Connemara Black – à propos d’Irlande et de Guiness-pression

Jacques Kober, Connemara Black – à propos d’Irlande et de Guiness-pression

Hymne à une bière qui est aussi l’âme d’une terre, ce livre vous met les mots au coeur comme la Guiness sa mousse aux lèvres

Intimement paru dans une collection bilingue superbement nommée « Pour une rivière de Vitrail », ce livre est une déclaration d’amour à la bière d’Irlande, à ses vertus métamorphiques et imaginaires (Une guiness-pression / bouge de l’écume d’alcyon / et le noir du pavillon noir). Comme le souligne Daniel Leuwers dans sa préface, la bière, cette bière très spéciale, est une cause, que le buveur, épris des « rousseurs amères de l’amour » rimbaldiennes épouse, l’écume aux lèvres. La poésie peut-elle se boire ?

Raison à elle seule de s’attarder dans ce bon vieux monde, la Guiness est un pays ouvert à mille pays, un univers en soi, et autant l’âme celte de la terre de Swift, de Joyce, de Heaney et de Montagüe. L’Irlande donc, L’Irlande, / véhémence et espérance / verte et inexpiable, / à même la glaire des îles / et l’apostrophe des saints. L’Irlande dont la bière, cette bière, est le centre des songes.
 
Lande de tourbe et de mouches de mai, déluge dans la gorge du buveur (La pinte noire de Guinesspression / grandit, inondation de fumée marron / qui monte, jusqu’à la pituite du feu de tourbe / brûlant son collier blanc de perdrix rousse…). Ô l’odeur de la tourbe dans le soir mouillé de Kong…
 
A lire ces pages ouvertes, on dirait que la bière, tirée en un savant et amoureux rituel, est le drapeau noir d’une révolte, d’une ivresse heureuse, celle du langage (Se souvenir d’ouvrir des colliers / harnachés de franges / là où la neige des plumes d’autruche maigrissait, / mercerisée d’alcyon) et tout autant (cela est à vivre by the fireside dans l’intimité publique des pubs le soir, retour de pêche) un apprentissage lent, sensuel, grave et euphorique, du temps : Dans la pinte de Guiness / tout le temps que montait, / se frayait la montée, / la « torgnole », de la couleur châtaigne, / le bombé de la mousse / dépassant le plat-bord s’obtenait / tout en pausant, sur le stabilisé de l’ourlé beige : / signant très finement maillé le chiffonné des lèvres.

Née sous le signe de l’alcyon et du toucan (What One or Toucan do), du chèvrefeuille, la montée de la mousse (le temps qui se fait, se défait), précédant la descente dans le gosier, comme donc un rituel, ou plus encore, et toujours non sans religiosité, une liturgie : Se baigner dans l’eau de liturgie topaze, / comme de l’infime / qui arrive tout juste à abimer l’étendue / contaminée par une éternité de chair de poule.

D’où la célébration pacifique d’un pays (« Vive l’Irlande, stridente à tapioca rouge »), l’Irlande aimée dont Kenneth White dit qu’elle est « un paysage presque indéchiffrable dans sa taciturnité ». Le livre traduit un art de vivre et une saveur. Il se clôt – ou s’ouvre, c’est selon – sur un hommage au poète irlandais Patrick Mac Donogh qui liait ivresse et amour ( oh, to be drunk or deep in love) et dont John Huston, celui de ses racines et de The quiet man, a laissé un croquis, ici reproduit.

Et le livre s’achève tout à fait, ou résonne, sur les propos d’un lieutenant de Cromwell vers 1650 : « Au Connemara, il n’y a pas d’arbre pour pendre un homme, pas assez d’eau pour le noyer, pas assez de terre pour l’enterrer ». En ce monde fou où vont de moins en moins de poneys sauvages, existe toujours « là-bas au Connemara » cette eau divine, tendrement humaine, tout ensemble taxi mauve vers le rêve et naissance de Vénus.

Rafael de Surtis éditions
Porte du Vainqueur
81170 Cordes sur ciel

NB – Les images de cet article n’ont aucun rapport avec la couverture ou quelque ilustration issue du livre. NdR.

pierre grouix

Jacques Kober, Connemara Black – à propos d’Irlande et de Guiness-pression (traduction de Caroline Williams), Rafael de Surtis éditions – 14,00 €.

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