Tyyne Saastamoinen, Le Livre de mes jours

Tyyne Saastamoinen, Le Livre de mes jours

Du plus secret de son âme, la poétesse finlandaise Tyyne Saastamoinen dit et chante le Livre de ses jours

Le rouge et le blanc

Le Livre de mes jours : par la grâce efficace de son titre, la poétesse finlandaise Tyyne Saastamoinen, née en 1924 et disparue il y a peu, inscrit son projet d’encre : dire le passage du temps dans le spectre d’une conscience. Le possessif dit assez ce que le propos a de personnel. Une âme se dit ou, pour reprendre le titre si beau d’un ensemble : Lentement, très lentement, je fais un livre de mes jours.

Et c’est bien un effet-journal qui est créé : le lecteur suit par ordre chronologique les mots, l’évolution. De fait, l’auteur propose un passage de l’ensemble du Livre de mes jours (Païvieni Kirjasta), quelques pages de son journal des années 90 publiées par la revue Parnasso (Je voulais faire du monde entier un grand poème).

Reste qu’il s’agit de poésie et que le propos est de profondeur. Tyyne est du pays de la plus grande poétesse finlandaise et nordique des années 20, initiatrice lyrique du modernisme boréal, Edith Södergran, qu’elle ne peut qu’avoir lue puisqu’elle sertit ses vers les plus connus à même son propre propos (Je languis d’un pays qui n’existe pas ; Tout ce qui existe, je suis lasse de le convoiter). Quand Edith cherchait le pays de l’impossible, sans référent géographique, Tyyne évoque la Carélie aimée qu’elle nomme le Parc de la Paix.

Or ce rapprochement, que la géographie autorise, mais pas la langue (Edith compose en suédois, Tyyne en finnois) a ses limites. Autant l’auteur de La Lyre de septembre brille par la hardiesse de sa résolution, autant l’auteur de ces pages choisit de se décliner de manière plus intérieure, pour ne pas écrire plus secrète.

Un itinéraire dans le siècle, aussi : deux recueils remarqués dans les années 50, avec une écriture neuve qui ne cède pas à un modernisme à tout crin. Et le choix de la prose poétique comme outil de précision. Les titres sont mystérieux : Terre étrangère (69), Un vent jaune dans les ailes du papillon (1975) jusqu’au dernier Vous, vous savez le temps (1994).

Genèse aussi que la province d’origine soustraite par les Russes, cette Carélie qui fait saigner le cœur finlandais, autour de la cosmopolite et très vivante Viborg où l’on parlait finnois, suédois, russe et allemand et où, dans une bibliothèque dessinée par ce poète de l’élégance qu’est Alvar Aalto, une jeune fille s’ouvre aux livres qu’elle ouvre. La perte est un thème tout trouvé où pourtant l’auteur ne s’engouffre pas. Par sagesse. Intuitivement.

Et il y a plus, alors. Il reste au contraire une certaine confiance, même minime. Certes, la conscience douloureuse d’une distance aux choses est posée (Il est devenu impossible de lever la main pour caresser). Mais celle-ci peut se faire pont, passerelle. Ici en un texte très connu, variation finlandaise sur le Petit Chaperon Rouge : Enfant, je savais déjà qu’il me faudra porter cette robe rouge. Il faut toujours retrouver cette couleur difficile, qui unit la vie et la mort comme les deux rives d’un pont.

En tout ce qu’elle dit, l’auteur garde un sérieux, une sorte de gravité qui n’a pourtant pas la pesanteur du sérieux. Et son ton, sa fréquence est dans cet entre-deux, note particulièrement dure à tenir à l’approche du deuil (Le deuil me tient oisive, j’ai élucidé une seule phrase : exister, c’est mourir). Poésie est cette parole qui monte du chant (Du deuil je fais un chant). Mais le temps que dure la traversée, la parenthèse de vivre aussi, une affirmation : nous sommes ici et les rumeurs du ciel. Bien loin de se croire écrivain (tout écrivain qui se croit tel est perdu), l’auteur ne se prend pas pour qui elle n’est pas (Je suis écrivain – et on est écrivain aussi naturellement qu’un âne est âne et une pierre une pierre). Mais elle tient aussi à ce mot clé : la conception de la vie.

Tout autant l’espoir demeure. Il n’est pas perdu même dans une poésie parfois froide, voire glaciale (J’ai besoin de toute la glace : je suis la glaciation), à l’approche du vide : Et tout le temps je parle à l’autre, et cet autre n’existe pas. J’accouche dans le vide. Et j’approche du silence, pour qu’en moi le silence soit parfait.

Lent commerce, encore une fois très intériorisé, avec le dehors (du monde, le dehors en soi) mais qui jamais ne sombre dans le désespoir, ne se travestit en stérile désespérance tant l’écriture, le fait d’écrire lui-même, est porteur d’une confiance minimale, d’un espoir ténu. Témoin ce vers où impossible et respiration se croisent : L’impossibilité des rêves dans mes bras, lentement comme si je respirais le jour de demain.

Et c’est le terme de phrase, au sens rimbaldien précis, qui convient le mieux à de courtes lignes déposées sur la page qu’elles visitent, comme une neige se poserait sur un champ du Nord. Comme les images, ou ici une absence d’images : Je ne verrouille pas ma porte, un aigle blanc est sur l’arbre et c’est déjà hier que j’ai accompagné les partants.

Bien que la Finlande soit son lieu, Tyyne, qui vécut en France, à Montpellier près de la Méditerranée, eut avec ce pays des relations privilégiées. Elle ira jusqu’à rédiger dans notre langue. Ainsi cette Via dolorosa de 1972 aux échos bibliques : J’ai ma propre / via dolorosa / à inventer et à marcher, / mais qui me suivra ? Rien. Et pourtant pas le silence : / ma tristesse n’est pas de ce monde.

Loin des gratuités, ce langage saisit par son étonnante vérité, celle d’un propos fort et humain passant en l’espace de quelque lignes, qui est celui du sang dans nos veines, du rire à la métaphysique : L’abîme entre l’éclat de mon rire et celui des voitures chromées ne fait que se creuser (…) Pour devise finale et sérieuse, en guise de conclusion : la littérature n’a pas besoin de moi – mais moi de littérature. A l’inverse, la gravité n’emportera pas tout, et rares sont les auteurs qui ont l’humilité de reconnaître Chaplin pour maître : Je suis devenue Charlot – homo ludens – qui rit là où auparavant il pleurait.

A cet ensemble de textes, un centre, le recueil Européenne, texte de 1972, chant – peut-être prémonitoire – de l’unité continentale (les courants de l’Europe sont mes colliers, les sources de haute montagne) qui inclut « la lointaine Finlande jonchée d’étoiles » chère à Edith Södergran : O Finlande, au sein de l’Europe ! Et ce pays, nous le sommes, nous tous… Au deux sens de ce verbe, les proses se rendent à l’Europe : De l’avant, mais vers où, ô Europe et les enfants de mon cœur.

Ne sera rien dit ici de la pièce de théâtre en trois actes L’Impératrice, centrée sur le vol d’un collier, qui à travers le personnage de Catherine II évoque la solitude et l’incompréhension du pouvoir. Refusant le mensonge, une femme associe parole et printemps (Se taire pour moi, c’est l’hiver).

Comment vous croire, Tyyne Saastamoinen, lorsque vous écrivez que la littérature n’a pas besoin de vous, alors que votre anthologie est devant moi, dans ce monde dont vous n’êtes plus ? Je revois la seule photo que je connaisse de vous, en ouverture d’un numéro de Rivages du Nord que Jean-Jacques Lamiche et Philippe Jacob vous avaient consacré. Vous êtes assise songeuse près d’un des mille lacs que l’on prête à la Finlande. Aujourd’hui votre livre est là, sorte de trésor à l’élégante jaquette rouge et blanche : neige de votre pays, rouge du Chaperon à la robe de sang. Et ces syllabes, vôtres encore : J’écoute les mots transformés en ailes, quand j’écris des poésies.

pierre grouix

Tyyne Saastamoinen, Le Livre de mes jours (traduit du finnois par J-J. Lamiche, Y. Davez, A. & O. Zalcman) – édition présentée par G. Rebourcet, Riveneuve / Club Zéro éditions, 2004, 158 p. – 15,00 €. 

Laisser un commentaire