J. G. Ballard, La Course au Paradis

J. G. Ballard, La Course au Paradis

À méditer pour certains

Comme toujours chez Ballard, la prophétie s’invite dans la fiction. À croire que l’écrivain anglais avait un don. Celui de décrire avec minutie les travers qui allaient emporter la société moderne. Nos civilisations occidentales pétries de conformisme et de suffisance. Après le cinglant Millenium People et I.G.H. sans oublier le terrifiant Crash ! qui fut adapté au cinéma, voici le manuel parfait de l’hystérie tyrannique de l’idéal.
Pour porter haut ses réflexions sur la pensée unique et la démesure de tout projet dévoyé par ceux-là même qui tentent de le défendre aux yeux du monde, Ballard met en scène une docteur radiée de l’ordre britannique des médecins pour avoir pratiqué l’euthanasie un peu trop souvent. Partant d’une sincère volonté d’aider à mourir dans la dignité, il semble que Barbara Rafferty se soit prise un peu pour Dieu, décidant ce qui devait être fait, et quand, sans tenir compte d’autre chose que de son seul avis.
Chassée du monde des hommes elle retourna sa folie vers la sauvegarde des animaux, en l’état des albatros pas plus menacés que vous et moi mais seulement en mauvaise posture, pour une colonie ayant nichée dans un atoll du Pacifique. Car Saint-Esprit est à quelques encablures de Papeete et fait partie du dispositif qui subit les essais nucléaires français ; lesquels doivent reprendre sous peu. Le sang de docteur Barbara ne fait qu’un tour : elle a trouvé son nouveau hochet…

Aidé par un jeune étudiant, Neil, qui sera blessé par une balle lors d’une tentative d’intimidation menée par quelques allumés auxquels l’armée française répond fermement, l’incident est repris par les chaînes du monde entier et l’opinion international s’emballe.
Ballard excelle à décortiquer les fonctionnements par effets de ricochet d’un acte banal qui, par la caisse de résonance des médias, devient un (non)événement planétaire. Dans la société de l’information-spectacle qui est désormais la nôtre depuis que l’Europe a adapté les canons américains, tout est bon pour détourner le peuple vers des desseins tiers pour ne pas aborder les questions qui fâchent…

Mais dans tout idéal il y a aussi un revers. Jouant sur l’effet provoqué par la blessure de Neil, le docteur Barbara sombrera dans le dictat absolu, rêvant d’une île sans hommes, se servant de la semence du jeune étalon pour inséminer toutes les femmes de l’île avant de tenter de l’empoisonner. Les albatros ne sont plus qu’un vague prétexte, le statut de sanctuaire de Saint-Esprit un jeu… de l’esprit, et le paradis un enfer sur terre régit par la main de fer d’une femme éprise d’absolu. Seul l’ange Neil aura le pouvoir de faire arrêter le massacre. Mais osera-t-il s’opposer à celle dont il est sexuellement et viscéralement dépendant ?

Une aventure palpitante qui donne le tournis et rappelle que l’extrémisme peut se cacher en chacun de nous, dès lors que l’on à la prétention de posséder la science infuse ou de détenir la vérité absolue.
À méditer pour certains aux vues des futurs échéances politiques qui s’annoncent…

la redaction

 

   
 

J. G. Ballard, La Course au Paradis, traduit de l’anglais par Bernard Sigaud, Denoël, novembre 2010, 428 p. – 22,00 €

 
     

 

 

 

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