Colm Tóibín, Brooklyn

Colm Tóibín, Brooklyn

Un tournant dans l’œuvre variée de cet auteur

L’Irlandais Colm Tóibín, récompensé pour Le Maître, son remarquable ouvrage sur Henry James, prix du meilleur livre étranger en 2005, publie en français Brooklyn, son sixième roman.
Il y traite de la persistance de l’identité irlandaise chez les déracinés du Nouveau Monde, et évoque les sentiments a priori paradoxaux mais intimement mêlés chez ces migrants, tiraillés entre une profonde appartenance à leur pays d’origine et un puissant désir de devenir Américains.

Enniscorthy, petite ville irlandaise, dans les années 50. Eilis Lacey, comme bien d’autres jeunes gens de sa génération pour qui l’avenir en leur pays est compromis, choisit – ou accepte – d’émigrer aux Etats-Unis. Après une traversée en bateau cataclysmique, elle arrive à New York et se laisse embarquer dans une nouvelle vie, entre déprime, ennui et espoirs de réussite. Après la souffrance et le mal du pays, elle a la possibilité de suivre des cours du soir, et l’amour entre dans sa vie sous la forme du charmant et rieur Tony.
Mais juste au moment où tout semble prendre un tour agréable, un drame familial la rappelle en Irlande.

Colm Tóibín préfère, pour dépeindre New York dans les années 20, les dialogues et les situations à la description des lieux. Loin des clichés de Brooklyn la dangereuse, Tóibín sait user de ses influences littéraires – souvent irlandaises elles aussi : Beckett, Brian Moore, John McGahern… – avec modération. Sa prose méticuleuse est lente, attentive aux sensations physiques (mal de mer, douleur de la perte de la virginité).
L’accumulation des scènes domestiques décrites avec précision, des activités banales et répétitives du quotidien mâtinées de la vision du paysage psychique de son personnage principal constitue l’atout principal de son style. Bien qu’écrit depuis la perspective d’un narrateur semi-omniscient, Brooklyn est entièrement vu à travers les yeux d’Eilis. Elle vit et fait vivre avec sa propre sensibilité la déchirure du départ et de la séparation, non seulement d’avec les êtres qui lui sont chers, mais aussi d’avec ses petites habitudes. Comme elle, ils sont des milliers à recréer, une fois en Amérique, leur communauté, évitant soigneusement les mélanges – les Irlandais, les Italiens, les Juifs…
Ils s’enferment ainsi volontairement dans un cercle à la fois rassurant et oppressant, qui leur apporte aide matérielle et réconfort moral, mais aussi qui veille et empêche toute réelle émancipation.

Quant au personnage d’Eilis, il est plus compliqué que sa nature obéissante et avide de bien faire ne le laisse paraître au premier abord. Son hésitation et sa décision finale (que nous ne révèlerons pas ici) interrogent cependant. Est-ce le retour sur le sol irlandais qui la rend soudain si obnubilée par le présent et lui fait oublier aussi vite son bonheur américain encore tout chaud ?
Ou y a-t-il dans son caractère une sorte de perversité complexe qui nous est ainsi dévoilée à demi mot ?
Dans ce cas, il semble que le contraste psychologique entre son séjour en Amérique et son retour ne soit pas assez marqué pour rendre son dilemme totalement convaincant.
Cependant, sa décision constitue une surprise suffisamment bienvenue pour nous faire oublier ce défaut, en nous rappelant quel habile narrateur est Tóibín.
Brooklyn est un roman accompli et parfois énigmatique : tour à tour détaché, sensuel ou intrigant, il constitue probablement un tournant dans l’œuvre variée de l’auteur, sorte de transition entre le monde du roman et celui de la nouvelle.

agathe de lastyns

 

   
 

Colm Tóibín, Brooklyn, coll. « Pavillons », traduit de l’anglais (Irlande) par Anna Gibson, Robert Laffont, janvier 2011, 314 p.- 20,00 €

 
     

 

Laisser un commentaire