Iren Mihaylova,Anima
Le tableau (Le Christ mort de Hans Holbein qui ouvre Anima) représentait donc un visage affreusement défiguré par les coups, tuméfié, couvert d’atroces et sanglantes ecchymoses, les yeux ouverts et empreints de l’éclat vitreux de la mort, les prunelles révulsées. Mais le plus étrange était la singulière et passionnante question que suggérait la vue de ce cadavre de supplicié : si tous ses disciples, ses futurs apôtres, les femmes qui L’avaient suivi et s’étaient tenues au pied de la Croix, ceux qui avaient foi en Lui et L’adoraient, si tous ses fidèles ont eu un semblable cadavre sous les yeux (et ce cadavre devait être certainement ainsi), comment ont-ils pu croire, en face d’une pareille vision, que le martyr ressusciterait ?
À cette question posée par Dostoïevski dans L’idiot Iren Mihaylova répond qu’il suffit pour rédimer la mort que la peau se glisse sous l’épiderme et pénètre le corps jusqu’aux os. La peau, vous l’aurez compris, c’est la seule tenue de l’écrivain possible, son unique point d’appui afin d’aboucher l’écriture à la mort au travail. Et de se laisser glisser dans un entre-deux où corps et mémoire se croisent sous le signe de l’amour (du vide ?), les mots de l’une faisant tressaillir le corps de l’Autre, ce qui inspire encore des mots, des émotions et des pensées angoissées : j’écris ou je n’écris pas ? demande Boris le narrateur.
Avec Iren, on mange les pissenlits par les yeux, on voit leurs aigrettes se dissiper à force de souffler sur ces nuages, comme elle les appelle. Nuages qui, montés au ciel, ressuscitent la fleur et ses pétales jaunes d’avant-de-devenir-aigrettes (sic), pétales qui suaient mauvaisement sur les doigts, une odeur d’ammoniaque, ce gaz qui se dégage lors de la décomposition des matières organiques. Autrement dit le beau selon le concept du ressouvenir en avant est la condition ou bien d’un mal ou bien d’un bien. Ou bien ou bien… Car il s’agit des yeux, du monde comme volonté de re-présentation (Iren est aussi peintre, ici peintre d’icônes), et de l’œil qui se sait pinéal, qui sait que l’homme est ce qui lui manque. Ce manque serait-il son anima ?
« L’Esprit est proche, pourquoi Christ ne m’aide-t-il pas, en donnant à mon âme, noblesse et liberté ? Rimbaud, Une saison en enfer.
Le couple anima-animus joue un rôle important dans la « psychologie des profondeurs ». Si profonde est la terre où poussent les morts et les roses aux épines bien faites (ô martyr). Il s’agit d’une résurgence de deux termes du corpus de la philosophie médiévale. On les rencontre chez de nombreux auteurs, notamment Guibert de Nogent, où généralement ils désignent, respectivement, l’âme (anima) et l’esprit (animus) selon une hiérarchie de dignité ontologique : corps, âme, puis esprit. Le niveau intermédiaire de l’âme (anima) correspond au monde des images et semble réaliser un lien entre les deux autres niveaux. L’anima sera une réalité vivante, une force d’animation, une puissance inconsciente qui porte et hante le langage conscient et la pensée rationnelle. Notamment elle sera la source de nombreuses productions d’images. Dont celle du Christ mort, ce pissenlit par la racine qui ressuscite par les yeux !
Voici où j’en suis de ma lecture, vers la fin de la première partie intitulée Étoile des fonds. « Rien de plus difficile, écrit Iren dans son avant-propos, pour un écrivain vraiment créatif que de dresser le portrait d’un personnage solitaire, désespéré, dépassé par ces combats (son prénom vient d’une racine slave signifiant « combat ») mais avide d’avancer dans le noir… Je poursuis donc l’aventure avec icelui, cette étoile de mère plongée hors de l’eau amniotique, à la recherche de cet Autre en lui qui serait toujours un Je. Qui sait ? » Boris me fait un peu songer à Saül sur le chemin de Damas, mais à un Saül qui ne tombe pas de haut et qui se hisse du bas pour amorcer sa métamorphose et devenir Paul, paulus en latin qui signifie petit, faible…
« Ce n’est pas tout à fait de l’œil qu’il s’agit. » Nietzsche
Dans la partie II du roman, Iren met les points sur les I ! Elle s’accompagne de Young qui donne une représentation à l’image de l’anima, c’est une femme au sein de l’imaginaire de l’homme. Une ensorceleuse séductrice fatale enjôleuse ! « Elle avait des bagues à chaque doigt/Tout un tas de bracelets autour des poignets/ Et puis elle chantait avec une voix/ Qui, sitôt, m’enjôla. » Le tourbillon de la vie.
C’est un rêve mené par la main du vice qui guide les lettres de Boris l’animus qu’il adresse à l’anima, un rêve venu du bas (ventre) qui densifie l’imaginaire du masculin chaussé de brodequins cloutés, la croix qu’il porte l’y oblige, un rêve à la Stravoguine (son nom signifie la croix en russe). Un rêve-cauchemar ! « Je vis devant moi (Oh ! pas réellement ! si seulement cela avait été une vraie hallucination !), je vis Matriocha (son anima ?), amaigrie, les yeux fiévreux, exactement telle qu’elle était lorsqu’elle se tenait sur le seuil de ma chambre et, hochant la tête, me menaçait de son petit poing. Et rien jamais ne me parut si douloureux. Pitoyable désespoir d’un petit être impuissant, à l’intelligence encore informe et qui me menaçait (de quoi ? que pouvait-il me faire ?) mais qui certainement n’accusait que lui-même. Jamais jusque-là rien de semblable ne m’était arrivé. Je restai assis toute la nuit, sans bouger, ayant perdu la notion du temps, » dira Sravoguine. Comme lui Boris sortira du Temps (Se départir des ténèbres) pour ne jamais arriver …mais renaître et renaître sous un ciel de plomb dans le matin étoilé… iesus nazarenus rex iudaeorum…
Admirable !
jacques cauda
Iren Mihaylova, Anima, Sans crispation éditions, collection Coup de poing, mars 2025, 140 p. – 18,00 €.