Ilya Ehrenburg & Vassili Grossman, Le Livre noir

Ilya Ehrenburg & Vassili Grossman, Le Livre noir

La suprême cathédrale de l’infamie

Michel Parfenov a été, en 1995, l’éditeur de la traduction française du Livre noir D’Ilya Ehrenburg et Vassili Grossman. Il se souvient, aujourd’hui encore, du choc que lui a causé ce livre, lui qui croyait tout savoir sur le sujet, qui avait parlé avec des rescapés des camps nazis, qui avait lu tous les livres et vu tant d’images… Pourtant, il n’avait jamais imaginé ce qu’avait été la Shoah en URSS. Plusieurs mois durant, il a été hanté par ce livre, jusqu’à se réveiller en sursaut la nuit. Les traducteurs, y compris les meilleurs, étaient comme tétanisés et commettaient des erreurs de débutants.
Car en lisant ces textes, on ne peut que croire que au Mal, à l’enfer sur terre : « … il fallait penser que la Terre était l’Enfer d’une autre planète.
Il faudrait aussi ajouter que ce livre est un chef-d’œuvre littéraire où la contribution de Vassili Grossman est essentielle. Plus qu’essentielle puisqu’on peut voir dans ce livre comment un écrivain, à partir de l’Holocauste, va arriver à penser l’impossible, l’impensé radical – penser le totalitarisme, oser le parallèle du fascisme et du communisme, comme l’avait souligné Simon Markish, le fils du grand poète yiddish Peretz Markish, dans un article intitulé L’exemple de Vassili Grossman : « C’est ici que naît le parallèle – « fascisme-communisme », pas un signe d’égalité […] mais justement un parallèle. Grossman ne les met pas sur le même plan idéologique, car il voit et prend en compte la différence de principes et d’objectifs, ni même au niveau de la pratique, bien que les fléaux qu’ils apportent aux hommes, à l’homme simple, à l’homme simplement, soient tout à fait comparables.« 

Dès le début de l’invasion allemande, Vassili Grossman s’engagea comme correspondant de guerre, alors qu’il avait été déclaré inapte au service actif, et fut très vite, avec Ilya Ehrenburg, un des journalistes les plus populaires, notamment auprès des frontoviki, les soldats du front. On racontait que jamais un soldat n’aurait roulé une cigarette dans un bout de journal où il y aurait eu leurs articles !
Il faudrait longuement parler de son courage physique, de son adaptation aux conditions plus que rudes des combats sur le front, à celles apocalyptiques du siège de Stalingrad.
C’est Ilya Ehrenburg qui le recruta pour la commission littéraire du comité antifasciste juif créé en 1944 et présidé par le grand acteur Solomon Michoels. La commission avait pour tâche, sur une idée d’Albert Einstein, de rédiger Le Livre noir, recueil de textes et témoignages sur l’extermination scélérate des juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l’URSS et dans les camps d’extermination en Pologne pendant la guerre 1941-1945.

 

Des divergences apparurent assez vite entre Ehrenbourg et Grossman, déjà concurrents pour le prix Staline. Ainsi, dans les comptes-rendus des réunions d’octobre 1944, on peut voir que Grossman préconisait l’élaboration de synthèses, alors qu’Ehrenbourg considérait que l’effet d’émotion du document brut était plus proche de l’art. Ehrenbourg précisait : « Lorsque vous recevez une lettre qui constitue un récit, il faut faire apparaître l’intention profonde de l’auteur, tout en éliminant les longueurs : c’est le travail que j’ai effectué sur les documents. Votre choix doit être motivé de la façon suivante : si le document est intéressant, il faut le garder, s’il ne présente pas d’intérêt particulier, il convient de le mettre de côté…  »
Pour Grossman, bien au contraire, le principal but de l’ouvrage était de « parler au nom des gens qui reposent sous terre et ne peuvent plus rien dire. » Ce que Grossman fera si magistralement dans la lettre de la mère de Strum dans Vie et destin.

 

 

Finalement, en 1946, Ehrenbourg, plus au fait des aléas politiques, démissionna du comité littéraire où entrèrent de nouveaux membres, Grossman étant maintenu. Le nouveau président du comité précisa dans une note de l’été 1945, parlant des défauts du manuscrit du Livre noir : « Il est indispensable de réviser très soigneusement tous les documents et récits surtout concernant l’Ukraine afin qu’on ne puisse pas imaginer que les éléments antisoviétiques locaux ont joué un rôle primordial dans l’anéantissement de la population juive. »
Le président insistait sur le fait que l’extermination avait été avant tout organisée et exécutée par les Allemands et que le rôle de leurs acolytes ne devait pas être exagéré. On passera ici sur les péripéties de ce livre qui ne fut jamais publié en Union soviétique parce qu’une part excessive était consacrée au récit des actes ignobles commis par les traîtres à la patrie. (sic)
Cette même commission littéraire qui, en 1946, remarquait qu’une part trop grande était donnée au massacre des Juifs…. En 1947, le Comité Antifasciste Juif fut dissous. Les châssis d’imprimerie détruits et les épreuves confisquées alors que Solomon Michoels – Vassili Grossman l’avait accompagné à la gare – était assassiné à Minsk en janvier 1948, confirmant l’adage de Heine selon lequel on détruit d’abord les livres pour finir par les hommes.

 

Le Livre noir comprend, en plus du travail d’édition (une quarantaine de collaborateurs) effectué en commun avec Ilya Ehrenburg, de nombreuses contributions originales de Vassili Grossman.
Dans le chapitre « Ukraine » du début du livre, juste après le récit du massacre de Baby Yar, on trouve le texte L’assassinat des juifs de Berditchev. Il s’agit du récit de la libération de la villa natale de l’auteur issu d’une famille d’intellectuels juifs assimilés. Sa mère était restée sur place avec une nièce, et Grossman s’était senti coupable de ne pas avoir su l’éloigner à temps devant l’avancée des Allemands. En entrant dans la ville, il aura la confirmation de sa mort lors de la liquidation du ghetto institué en 1941 par les nazis.
Autre moment fort du livre, la description de Treblinka où sont reconstitués la gare et les chambres à gaz… épisode qu’on va retrouver dans Vie et destin : « La terre régurgite des os broyés, des dents, des objets, des papiers, elle ne veut pas garder ces secrets… L’espoir ultime que ce ne fût qu’un rêve s’écroule. Et les cosses de lupin éclatent en tintant, les petits pois claquent comme si, vraiment, le tintement funèbre d’innombrables clochettes montait des entrailles de la terre. Un sentiment à vous crever le cœur, serré par une telle tristesse, une telle peine, une telle angoisse qu’un être humain n’est pas à même de le supporter.« 

Comme l’a si bien dit Erri De Luca, « Quand l’Armée russe ouvrit les portes d’Auschwitz et de Birkenau, elle ne s’aperçut pas tout de suite qu’elle avait forcé la suprême cathédrale de l’infamie.« 

la redaction

   
 

Ilya Ehrenburg & Vassili Grossman, Le Livre noir, textes et témoignages traduits du russe par Yves Gauthier, Luba Jurgenson, Michèle Kahn, Paul Lequesne et Carole Moroz, sous la direction de Michel Parfenov, Actes Sud, mai 2010, 1136 p. – 35,00 €

 
     

 

 

 

 

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