Michel Meyer, Lou Andreas von Salomé la femme océan
Une femme libre, croqueuse d’hommes et jouisseuse
Qui est Lou Andreas von Salomé ? Cette femme à « la beauté froide et aux yeux bleus ? » Cette « Egérie insolente de Nietzsche, amante comblée de Rilke, disciple fervente de Freud… » ?
Une femme libre, hors du commun, en avance sur son temps, aux idées modernes, à la personnalité rebelle et au caractère impertinent, insolent, insoumis et indomptable qui, dès son jeune âge a fait preuve de curiosité intellectuelle et spirituelle qui n’a pas cessé d’étonner voire de déranger les esprits les plus conventionnels.
Femme de lettres, philosophe, psychanalyste allemande d’origine russe, Lou Andreas von Saloméest incontestablement une personnalité incontournable de notre siècle. Sa pensée, ses travaux ainsi que son histoire de vie méritent d’être connus. Et reconnus à leur juste valeur.
C’est la vie de cette femme de génie que Michel Meyer (1) nous fait découvrir dans son dernier ouvrage aux allures biographiques.
À travers trois cent vingt sept pages, il nous invite à une plongée dans le monde du personnage von salomien mettant davantage l’accent sur ses relations avec les hommes qu’elle a connus et les étapes principales de l’existence qu’elle a mené principalement entre Saint- Pétersbourg, la Suisse, Rome, Berlin, Paris, Vienne…
Tout commence le 12 février 1861 à Saint- Pétersbourg, « la Venise nordique », ville connue pour son ouverture sur le monde où Lou, née Louise Salomé a vécu sa prime enfance « dans un climat de serre aristocratique« , auprès d’une mère allemande, « stricte femme de devoir« , un père à la personnalité dominatrice et insolite, officier d’Etat-major, promu conseiller secret du star et trois frères qu’elle percevait essentiellement comme « des compagnons de jeu et des complices.«
Et d’ailleurs, la figure du père ainsi que la complicité avec ses frères influeront profondément sur les relations futures qu’elle entretiendra avec les hommes qu’elle rencontrera tout au long de son existence.
Dès l’adolescence, Lou se démarque de la pensée conventionnelle de l’époque et affirme son caractère rebelle et non conventionnel. Elle quitte l’église luthérienne et tombe amoureuse de Gillot Hendrik, homme d’église luthérien, marié et père de trois enfants. Mais lorsque ce dernier la demande en mariage, la jeune adolescente le repousse sous prétexte qu’elle recherche « un amour total. » « Je suis excessive et c’est sûrement un mal incurable. […] « Vous étiez à ma mesure en restant un dieu vivant, inatteignable et céleste « , lui avoue-t-elle sans détour aucun.
Afin de l’éloigner de cet homme d’église, sa mère l’envoie à Zurich. Puis pour des raisons de santé, elle se rend à Rome. Commence alors pour Lou une période d’exil qui va durer toute sa vie durant.
En 1882, à l’âge de vingt et un ans, elle fait la connaissance de Friedrich Nietzsche avec qui elle va entretenir une relation « qui se limite à un commerce de pur esprit« . Elle était « sa sœur en esprit« . Il était son « maître adulé, son soleil noir qui la fascine intellectuellement alors qu’il la dégoute physiquement » car à cette époque, Lou avait un sentiment de dégoût à l’égard de l’homme dès lors qu’il devenait charnel.
Lutte pour Dieu qui traite de la perte de la foi chrétienne est le premier ouvrage écrit par Lou. Ce livre est la somme des discussions philosophiques qu’elle a eu avec F. Nietzsche au sujet de la mort de Dieu (2).
C’est à Berlin que Lou rencontre Friedrich Andréas, son futur époux. Grâce à cette union, elle va pouvoir échapper à la menace d’expulsion qui pesait sur elle. Elle va également avoir accès à la société savante de Berlin.
En l’épousant, Lou qui a cette époque avait la réputation d’être frigide lui avoue qu’elle ne lui appartiendra jamais. Le couple fait chambre à part. Cependant, cet homme va jouer le rôle de guide dans les milieux artistiques, littéraires et médiatiques. Il est la fois un « père aimant, un frère aîné, un agent littéraire, un lecteur d’édition, un préfacier… »
Durant cette période, Lou écrit Figures de femmes dans Ibsen. (3)
Lou avait la réputation d’être une femme libre qui tenait à son indépendance. Cependant, sa relation avec son époux faisait ressortir une contradiction car bien que cet homme avait le statut de « conjoint blanc », elle se refusait de divorcer avec lui. « Elle ne le quittera jamais mais fera ce que bon lui semblera« , écrit M. Meyer.
Lou passe beaucoup de temps à voyager dans les pays européens, en l’occurrence Vienne, Munich, la Suisse… Durant la Belle Epoque, elle se rend très souvent en France où elle s’initie à la culture et à la vie parisiennes.
Femme de distinction et de culture, elle ne cesse d’attirer les hommes qui l’admirent voire l’adulent. Elle eut plusieurs soupirants mais les rapports avec le sexe masculin se limitent à des relations de nature purement intellectuelle et fraternelle. Elle avait la réputation d’être une « belle plante encore vierge, mais froide et incapable du moindre transfert affectif.«
Cette vierge inviolable, « condamnée au vide érotique » par la faute de « l’homme-Dieu rêvé » (Gillot Hendrik) avait une attirance pour deux types d’hommes. D’une part, ceux qui se comportaient comme de grands frères. Et d’autre part, ceux qui avaient tendance à afficher une attitude de conquérants déterminés et « un peu voyous« .
L’amant de chair et la découverte de la jouissance
En 1897 Lou a trente six ans. Alors qu’elle se trouve à Vienne, « la belle au sexe dormant » va faire une rencontre qui va la révéler à sa vraie nature. Lou fait la connaissance de René Marie Rilke, un jeune étudiant et poète qui lui permet d’accèder à sa féminité. Cet homme au physique d’un « enfant attardé » sera son premier amant de chair et de jouissance. C’est ainsi que le sexe masculin devient pour Lou « un objet de désir et de plaisir. »
En 1901, Lou est âgé de quarante ans. Elle quitte son amant. Bohémienne flamboyante, elle voulait être elle-même et s’engager sur les chemins de « sa chère vérité intérieure. »
Dans une correspondance destinée à son ex-amant, elle écrit : « Car ce n’est que maintenant que je suis jeune, ce n’est que maintenant que je puis être ce que sont les autres à dix-huit ans : entièrement moi-même.«
C’est à Vienne que Lou vit « son apothéose érotique. » À l’âge de cinquante deux ans, elle devient « une croqueuse d’hommes jouisseuse » un peu à l’image d’un volcan érotique. Pour cette femme, l’acte sexuel prenait le sens d’un partage où l’amour « ressemble à des exercices de natation avec une bouée, car nous faisons comme si l’autre était une mer qui nous porte« , écrit-elle.
Par ailleurs, dans un article intitulé Anal et sexuel, elle fait l’apologie de l’érotisme anal, « ce plaisir-douleur masochiste de la jouissance féminine. »
« La sodomie – confie-t-elle à un ami – c’est le meilleur, la goutte, amère et excitante, qui mérite de figurer dans la panoplie des couples.«
En amour, Lou avait la réputation d’avoir un comportement viril. Elle avait pris le parti de ne jamais s’attacher aux hommes mais à leur souvenir. Savoir quitter comme un homme : telle était sa marque de fabrique. Cependant, selon le témoignage de l’un de ses amants, cette « croqueuse d’amants, pompe à sperme » pour qui la réception du sperme représentait « le summum de l’extase » devenait une femme « insatiable, sans pitié, amorale, un vampire et une enfant lorsqu’elle était amoureuse.
Bien que libre, sûre d’elle, femme de tête à la personnalité très forte, Lou avait cependant du mal à trouver l’homme tant idéalisé, « cet être d’exception avec lequel, sur la durée, le sexuel serait au diapason d’un transport de l’âme équivalent. »
La seconde tragédie à laquelle se retrouvait confrontée Lou avait trait à sa forte personnalité dont elle ne parvenait pas à se libérer. Et selon l’auteur, la nature de sa personnalité a motivé son refus de maternité car elle l’empêchait de devenir mère.
C’est également à Vienne qu’elle se lance dans l’apprentissage de la psychanalyse. Sa curiosité intellectuelle, sa soif de savoir et d’apprendre l’incite à faire la connaissance de Sigmund Freud à un moment où ce dernier est critiqué par ses confrères qui considéraient le freudisme comme « une forme modernisée de médecine magique. »
En 1911, elle assiste au troisième congrès mondial de la Société internationale de psychanalyse. Puis elle se met à suivre les cours dispensés par le père de la psychanalyse et passe beaucoup de temps à ses côtés à observer et à apprendre. Le maître lui apprend notamment « la distance critique, la froideur analytique et la sécheresse des sentiments. » La famille freudienne sera pour elle « un havre protecteur.«
À travers ce livre documenté où l’auteur nous offre le fruit de ses recherches sur la vie de Lou Andreas von Salomé, se raconte l’histoire d’une vie extrêmement riche, celle d’un personnage féminin sensuel, passionné et passionnant qui jouissait d’une grande liberté de mouvement, d’action et de pensée.
Cet ouvrage est une invitation à découvrir une femme hors du commun, une auteure incontournable qui a écrit sur Dieu, le sexe, l’érotisme anal et bien d’autres sujets ; un témoin précieux de son époque car son sens de curiosité et sa volonté de connaître et d’apprendre l’ont amenée à se mêler aux différents cercles et discussions philosophiques, littéraires et sur la psychanalyse côtoyant ainsi les plus grands penseurs de l’ère moderne.
À la lumière des éléments fournis tout au long de cette biographie, il ressort clairement que Lou Andreas von Salomé était une sorte de sur-femme et ainsi une figure intellectuelle qui était profondément ancrées dans son époque et en avance sur son temps. Ses écrits, ses idées ainsi que sa pensée méritent d’être lus et connus pour leur contenu éclairant et leur portée éminemment universelle.
Lou Andreas von Salomé a vécu une existence riche et enrichissante. Au crépuscule de sa vie, elle met un terme à ses voyages et se stabilisa dans sa maison à Loufried à Berlin. Avant de mourir, elle demanda que ses cendres soient dispersées à l’aube, autour du verger attenant à Loufried. Cependant, à sa mort, en 1937, la police gestapiste en décida autrement. Lou sera enterrée dans la tombe de son mari blanc.
Dans le silence le plus total.
Notes
1) Michel Meyer est écrivain, journaliste, homme de radio et de télévision. Il est né en Alsace en 1942. Il a occupé le poste de correspondant d’Antenne 2, de France Inter et l’Express en Europe de l’Est et en Allemagne. Entre 1986 et 1989, il est Directeur de l’information à Radio France et co-créateur de France Info. Entre 2003 et 2007, il devient Directeur Général Adjoint de Radio France, Directeur du Réseau France Bleu.
2) Lou signe d’un nom masculin : Henri Lou
3) Publié à Berlin en 1892.
Bibliographie
Œuvres de Lou Andreas von Salomé
Figures de femmes dans Ibsen, Edition Michel de Maule, 2007, 210 p.- 20,90 €
A l’ombre du père : Correspondance avec Anna Freud, 1919-1937, Hachette, traduit de l’allemand par Stéphane Michaud, 2006, 35,00 €
Friedrich Nietzsche à travers ses oeuvres, coll. : Les Cahiers Rouges, numéro 295, Grasset & Fasquelle, 2000, 252 p.-, 9,80 €
Lettre ouverte à Freud, Points Essais, 1987, 150 p.- 5,22 €
Eros, coll. Arguments, Minuit, 1984, 162 p.- 14,06 €
L’amour du narcissicisme, traduit de l’allemand par Isabelle Hildenbrand, Gallimard, 1980, 210 p.- 25,50 €
Correspondances avec Sigmund Freud, 1912-1936, suivie du Journal d’une année, 1912-1913, Gallimard, 1970
Pour aller plus loin :
Dorian Astor, Lou Andreas-Salomé, Folio biographies, 2008, 354 p.- 7,70 €
François Guéry, Lou Salomé, génie de la vie, Calmann-Lévy, 1994, 240 p.- 9,60 € ; réédition : Editions des femmes, 2007, 252 p.- 15,00 €
Yves Simon, Lou Andreas-Salomé, coll. Destin, Editions Mengès, 2004, 190 p.- 25,00 €
Françoise Giroud, Lou : Histoire d’une femme libre Edition Fayard, 2002, 158 p.- 14,00 €
Stéphane Michaud, Lou Andreas-Salomé, L’alliée de la vie, Editions Le Seuil, 2000, 394 p.- 22,20 €
n. agsous
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Michel Meyer, Lou Andreas von Salomé la femme océan, Editions du Rocher, 2010, 327 p.- 20,90 € |
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One thought on “Michel Meyer, Lou Andreas von Salomé la femme océan”
C’est avec un gd plaisir que je retrouve ap de longues années la lecture de celle qui fut l’égérie de Rainer-Maria Rilke, lequel lui permit ds ses rapports amoureux d’être une femme, tout en conservant sa stature mentale puis psychique ap la rencontre de Freud, dont elle fut pendant de longues années une élève assidue, puis par la suite une excellente psychanalyste.
Heureusement que q q textes subsistent !