Hubert Haddad, La Vitesse de la lumière

Hubert Haddad, La Vitesse de la lumière

Une Princesse de verre et un poète de vive-nuit ne peuvent se rencontrer… qu’à la vitesse de la lumière

 

Flèche d’ombre vive

 

Il est des livres qui se fraient en vous un chemin si étrange, des livres qui rencontrent avec une telle violence vos petites nuits intimes – si loin enfouies que vous les croyiez disparues – que leur lecture est un séisme.
Je ne connais qu’une infime part de l’œuvre de Hubert Haddad – deux romans, son récit d’enfance, un fascinant Nouveau Magasin d’écriture et quelques poèmes lus à la volée comme on effeuille distraitement un rameau tandis qu’on se promène. Cela me suffit néanmoins pour frémir devant la magnificence de son verbe, et retrouver en maints endroits comme le reflet de certaines fulgurances qui parfois viennent me hanter. Mais avec La Vitesse de la lumière, le bouleversement fut à son comble et il aura fallu de longues semaines pour qu’un semblant de distance se dessine, pour que l’émotionnel pur puisse se fissurer un peu – pour qu’enfin je puisse évoquer ce livre… comme un livre.

 

Pour m’en tenir à un discours rationnel – et banalement descriptif – je dirais que La Vitesse de la lumière est un récit autobiographique retraçant les quelques années durant lesquelles l’auteur a correspondu avec une toute jeune fille, Miriam – poète, érpise de Beauté au sens majuscule de ce mot déjà grand – la rencontrant souvent, soutenant son talent et encourageant son travail littéraire… jusqu’à ce que Miriam se jette par la fenêtre de son appartement. Un suicide qui entre en résonance avec un autre moment de la vie de l’auteur, qui fait le lit d’un court texte, Les Indes de la mémoire, placé à la fin du livre. Un moment de jeunesse marqué lui aussi par une défenestration, à l’origine de cette large plage de prose poétique, hallucinée, où les mots virevoltent et effacent tout fil narratif :
À l’étude des brisées d’anciens jeux de piste laissés derrière eux par maints conquérants d’impondérables, je n’avais qu’une obsession, percer par le travers le sens du monde, ou sa doublure insensée, sans superfluité d’idéologue (…) 

 

L’histoire de Miriam, bien que plus proche par sa forme d’un récit classique, n’en est pas moins portée par une écriture immense. Des faits, des événements précis émergent du tissu narratif et le structurent, l’ancrent dans le réel. Mais cette assise ne ferme pas la porte aux bourrasques profondes… Éclate ainsi au grand jour des mots ce qui a fondé la singularité de la relation entre Miriam et l’auteur : au fil des conversations et des lettres échangées, ils ont pu réaliser qu’ils partageaient une même conscience aiguë du scandaleux mystère de la présence-au-monde – et qu’ils avaient tous deux trouvé un moyen identique d’y survivre tant bien que mal : l’art d’écrire. Tandis qu’Hubert Haddad a su continuer d’inventer à chaque livre sa solution de survie, Miriam, elle, a fini par se désincarner tout à fait : avoir presque donné à son corps la transparence diaphane de la chair du litchi – ce fruit tant aimé – ne lui a plus suffi. Le peu d’épaisseur charnelle qu’elle avait consenti à garder lui est devenu intolérable… 

 

Tantôt épître émue, portée par ce « tu », signe frémissant d’une présence toute proche, tantôt récit circonstancié où Miriam devient une troisième personne circonscrite par un « je » qui paraît alors capable de se distancier, le texte porte l’empreinte d’une rencontre forte – le terme de « rencontre » est d’ailleurs inapproprié ; il s’agit de bien autre chose… Avoir cheminé un temps avec la Princesse de verre n’a pas seulement signifié pour Hubert Haddad côtoyer une sensiblitité proche de la sienne assortie d’un talent certain, ni même éprouver une proximité particulière rendue possible par des béances identiques dans la trame des vécus respectifs… Par l’ébranlement intérieur que Miriam et ses déchirures ont causé, par cette désincarnation au bord de laquelle elle a si longtemps dansé avant de se dissoudre, elle a permis à l’écrivain de regarder ses propres plaies de telle manière qu’il a pu, en lui rendant hommage, en construisant à sa mémoire le beau temple qu’est ce livre – ou plutôt parce qu’il lui rendait hommage et lui construisait le temple de ce livre – intercaler dans l’évocation des « années Miriam » la trace de ses deuils (le suicide de son frère Michel, la mort de son père), de ses amours (l’artiste lumineuse), des ostracismes injustes et stupides qui lui ont été infligés, des paysages qu’il a traversés… et des petites miettes de bonheur qui l’ont réchauffé (regarder jouer sa fille Héloïse…).

 

S’il faut aborder La Vitesse de la lumière par sa seule dimension de récit autobiographique alors on dira qu’en termes de chronologie, il prend place après la tranche de vie narrée dans Le Camp du bandit mauresque : la petite enfance, de 6 à 10 ans, là où se creusent les failles déterminantes qui sous-tendront l’œuvre à venir. Lorsque, par plages, affleure au creux de ces lignes à fleur de nuit, toute la souffrance d’un créateur face à ce qui gît en lui et qui nourrit son travail, Hubert Haddad regarde non plus le(s) point(s) origine(s) de la neccessité créatrice qui va fonder sa vie mais un état artistique déjà acquis. Avec la part de dépit et d’amertume afférente qu’il peut ressentir en comprenant combien la part de chair vive qu’il met dans ses livres risque de n’être plus que pâture jetée à des consommateurs indignes :
Un écrivain, il est vrai, n’a pas de lecteurs. On s’empare de ses livres devenus bouquins dans une distraction ménagère.

 

La vitesse de la lumière : éphémérité, mais aussi distance infinie parcourue en un éclair… C’est peut-être un résumé métaphorique de ce que sont certaines vies humaines, telles celles de Miriam ou de Michel hélas consumées. De ce livre Hubert Haddad dit qu’il n’est pas un tombeau. Certes non. Ce n’est pas non plus un récit avec juste ce qu’il faut de tragédies pour que s’en dégage un pathos. C’est une voie jalonnée d’abîmes parcourue de bout en bout par un être déchiré qui, le pied toujours prêt à glisser, est parvenu à ne pas sombrer ; ce parcours a été transmué en une œuvre littéraire magnifique. En ce livre comme en d’autres d’Hubert Haddad que j’ai pu lire, il n’est pas une phrase qui ne frôle le gouffre de l’ineffable. Lequel est franchi la plupart du temps mais une fêlure demeure visble au détour des mots – celle qu’occasionne l’amas des questions insolubles ?
Comprendra-t-elle, celle qui depuis tant d’années brûle l’encens et les couleurs avec les cendres d’anciennes vies, que jamais l’amour n’a manqué et que je ne suis qu’une ombre. 
Ouvrez le livre au hasard et n’importe où que vous tombiez sera gravé quelque immensité comme celle-ci, au pied des mots ordinaires est lové la Grande Énigme de l’Être. L’écriture de ce poète de vive-nuit est ainsi de celles qui sont périlleuses : sa beauté d’obsidienne a de quoi vous brûler l’âme – une beauté inaltérable, toujours à resplendir sombrement quelle que soit la nature du texte offert. Du roman au poème en passant par la réflexion critique, ses feux luisent sans désemparer. Cette écriture est une magie permanente : elle tient d’elle éloignés tous les discours car elle pénètre au plus profond de l’âme, là où germent les trous noirs.

Lire l’entretien avec Hubert Haddad en cliquant ici pour la première partie et pour la seconde…

isabelle roche

   
 

Hubert Haddad, La Vitesse de la lumière, Fayard, janvier 2001, 159 p. – 13,60 €.

 
     

Laisser un commentaire