Immnanuel Wallerstein, Comprendre le monde : introduction à l’analyse des systèmes-monde
Immanuel Wallerstein expose, dans un ouvrage court et dense, les principales thèses de sa théorie des systèmes-monde
Immanuel Wallerstein, directeur du Centre Fernand Braudel, poursuit depuis plusieurs décennies une œuvre inspirée par l’historien français, s’efforçant de donner aux conclusions de ce dernier une forme plus systématique. Après la rédaction d’une vaste fresque historique, constituée de trois volumes (Le système-monde du XVe siècle à nos jours), et d’ouvrages de prospective politique (L’utopistique, L’Après-libéralisme), Wallerstein se propose ici de procéder à une mise au point théorique générale, de donner les clés d’une « méta-théorie » que l’auteur ne rechigne pas à qualifier de grand récit, malgré les préventions actuelles contre cette expression.
La thèse principale structurant l’analyse de Wallerstein est que le monde actuel ne constitue pas un agrégat de formations sociales éparpillées mais un système cohérent et dynamique, dont on ne peut entrevoir la logique interne que dans le cadre de ce temps long que Braudel cherchait à mettre en avant dans chacun de ses livres. C’est en fait cette volonté de réfléchir en termes de système qui fait de Wallerstein autre chose qu’un simple épigone : jamais Braudel n’avait procédé à la construction d’un modèle si abstrait, même dans son petit ouvrage récapitulatif, La dynamique du capital.
Pour construire son modèle des systèmes-monde, Wallerstein a recours à l’histoire et à Fernand Braudel, mais aussi à l’économie, en utilisant les travaux de Kondratieff, voire à la sociologie et à la géographie. Car l’auteur américain refuse explicitement les cloisonnements disciplinaires issus des transformations de l’université au XIXe siècle. Alors que depuis cette époque, on distingue une discipline se centrant sur la vie sociale (la sociologie), d’une autre se concentrant sur celle des États (les sciences politiques) et d’une dernière se penchant sur le monde économique (l’économie politique), Wallerstein prône l’unidisciplinarité, ne reconnaissant qu’une seule science sociale historique.
Cette démarche confère à la théorie des systèmes-monde une grande originalité et une vigueur issue de son refus de tout académisme. Elle combine avec bonheur les théories de Marx désignant le capitalisme comme un mode de production caractérisé par l’accumulation illimitée – n’était certaines contre-tendances – et les réflexions de l’école historique des Annales, dilatant le temps et l’espace de l’analyse. Résumons une pensée riche, cohérente et ramifiée : si le monde moderne est bien caractérisé par le capitalisme, ce dernier ne peut être saisi substantiellement et historiquement qu’à une échelle macroscopique, celle d’un ensemble d’États formant un système-monde. Wallerstein peut ainsi poser de manière coextensive au capitalisme, un système d’États dont on a longtemps considéré le Traité de Westphalie comme le moment constituant.
Comme Marx, Wallerstein insiste sur l’originalité du capitalisme et du système-monde moderne, tout en introduisant des analyses personnelles très stimulantes : d’autres systèmes-mondes ont bien existé avant notre système contemporain, mais ils se montraient sur le fond différents. Car il s’agissait d »empires-monde » (à l’exemple de l’Empire romain, de la civilisation chinoise…), multiculturels et polarisés par un centre politique. L’économie-monde capitaliste s’organise, elle, autour d’une division axiale du travail, séparant un centre développé des périphéries. Saisir le capitalisme comme structuré par le couple centre/périphérie permet ainsi de comprendre pourquoi le racisme demeure, au sein de ce système social, un trait permanent qui n’est pas lié à un simple héritage à dépasser (pp. 61-69).
C’est quant aux causes de cette polarisation du système-monde capitaliste que j’aurais le plus de réticences à formuler. Inspiré par les réflexions du Braudel de Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Wallerstein associe le capitalisme et les phénomènes monopolistiques : le capital tendrait intrinsèquement au monopole pour contrecarrer les effets dévastateurs sur le taux de profit d’une concurrence effrénée. Marx avait déjà entrevu la tendance à la concentration et surtout à la centralisation du capital, et ce thème fut développé par toute une littérature marxiste ; le phénomène semble bien réel. Je ne sais pas pour autant si l’on peut associer automatiquement concurrence marchande et baisse du taux de profit : la démonstration logique de Wallerstein n’est pas assez développée pour être convaincante et manque d’appuis factuels. Or, l’on sait que la Grande-Bretagne de la Révolution industrielle affichait des taux de profit remarquables, dans le cadre d’un libéralisme économique très prononcé quant à son marché intérieur. Par ailleurs, on n’a jamais constaté que les cycles à la baisse de la théorie de Kondratieff – les phases dites « B » -, aient été identifiables par des phénomènes de marchandisation massive.
A contrario, ne pourrait-on envisager, à l’nstar de Samir Ami, l’expansion impérialiste et la « périphérisation » d’une partie du système-monde comme le produit de l’expansion marchande du capital, expansion commandée par sa logique même ? En éliminant une hypothèse hasardeuse, on trouverait peut-être ici un soubassement théorique plus satisfaisant pour une théorisation générale néanmoins de premier ordre et qui requiert tout l’intérêt nécessaire.
b. eychart
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Immnanuel Wallerstein, Comprendre le monde : introduction à l’analyse des systèmes-monde (traduit par François Geze et Camille Horsey), éditions La Découverte coll. « Grands repères », février 2006, 170 p. – 12,00 €. |
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