Hélène Bonafous-Murat, Échafaudage

Hélène Bonafous-Murat, Échafaudage

Ce roman à trois narrateurs – encore que… – ressuscite une chanteuse de la Belle Epoque et le Paris des caf’ conc’

Damien, Jules, Laurent et les autres…

Exosquelette provisoire dont on pare un bâtiment afin d’en réparer les failles, d’en nettoyer les murs salis – ou bien que l’on dresse le temps d’ériger une quelconque construction : de là naissent plusieurs sens seconds, métaphoriques, où prédomine la notion de montage progressif, pièce à pièce, d’un ensemble cohérent mais fragile, susceptible d’être démoli au moindre choc. Ainsi échafaude-t-on des hypothèses, des projets, des rêveries… qui se briseront sur le premier écueil venu ou, au contraire, prospéreront jusqu’à devenir invasifs. Ce foisonnement sémantique – auquel s’ajoute, dans la matière même du récit et à titre de métaphore diffuse, imprègnant l’ensemble du texte, une référence à l’élaboration romanesque – est omniprésent dans le roman. Cette richesse de sens et d’images se développe à travers des voix multiples, convoquées en une polyphonie soigneusement ordonnée pour que s’entende sans parasite un jeu subtil où les éléments qui entrent en résonance s’ajustent comme les pièces d’un puzzle. Et quoi de mieux, pour suggérer cette polysémie, qu’un mot unique en guise de titre, employé sans déterminant qui pourrait en réduire l’acception, carré, privé de référents trop précis et qui laisse ainsi flotter à son entour toutes les connotations possibles ?

 

Certes, les éléments narratifs sont dispersés, éparpillés davantage encore par de constants va-et-vient entre passé et présent, mais une « histoire » principale émerge que l’on peut résumer en quelques mots – véritable ossature qu’une structure rigoureuse met en évidence et qui permet de suivre sans s’égarer les complexités d’un récit morcelé auquel s’agrègent, de surcroît, des récits annexes plus ou moins parcellaires, des miettes d’existences qui, à leur manière, vont apporter à l’ensemble leur part de lumière.
Quelque part dans Paris, un vieil immeuble en pierre de quatre étages est soumis à un ravalement de façade. Ce sont les propriétaires – le couple Olivier – qui ont pris la décision. Un échafaudage est donc installé, obstruant les fenêtres. Cet événement va initier la prise de parole de deux des occupants – Damien Soulivet, un jeune garçon de 12 ans cloué au lit par une maladie dont le nom lui échappe et qui le prive de l’usage de ses jambes – et Laurent Prieur, solitaire vivant en reclus sous les toits, écrivain. Tous deux sont fascinés par un fantôme : celui d’une chanteuse de la Belle Époque, Camille Perdriat dite « l’Hirondelle », qui a vécu dans l’un des appartements et y a été assassinée. Camille a une présence qui dépasse les obsessions de Damien et de Laurent, qui emplit l’immeuble – une présence à laquelle est tout de suite sensible Jules, l’un des ouvriers spécialisé chargé de nettoyer les pierres. Damien, Jules, Laurent : tour à tour et toujours dans cet ordre, chacun prend la parole et se raconte (un peu) mais cherche surtout à identifier l’assassin de l’Hirondelle et à retracer sa vie. Jules et Damien rêvassent, Laurent s’est attelé à rédiger le roman biographique de l’Hirondelle.

L
es traces que la jeune femme a léguées à la postérité sont nombreuses, diverses : des partitions et des paroles de chanson, des photographies, un portrait mutilé, un reste d’affiche publicitaire sur un mur parisien, un buste de pierre sur la façade de l’immeuble, des articles de journaux la célébrant… Autant de matériaux dont s’empare l’un ou l’autre des trois narrateurs et qu’il va utiliser pour écrire telles ou telles pages de l’histoire de la chanteuse. Parfois, ils extrapolent selon leur humeur, hors de tout substrat documentaire – mais le lecteur, lui, a bien du mal à démêler ce qu’ils imaginent de ce qui est issu de sources vérifiables : les errances rêvées vont croissant, comme l’emprise de Camille sur les esprits…
Dans le sillage de l’Hirondelle on rencontre ses deux amies, la Môme Cabriole et l’artiste peintre Marielle Tonnerre, son amant Amédée Bénaguet, son cousin Édouard Perdriat… Aux côtés de son fantôme volette celui d’Adèle, la fillette des Olivier qui s’est laissé mourir d’inanition par passion pour la danse – et pour l’Hirondelle à qui elle voulait tant ressembler. Et projetant une ombre non moins prégnante, une autre présence fantômale, celle de l’Histoire : la défaite de 1871 et la Commune – Camille est née en 1871 – les tumultes de l’Affaire Dreyfus, les houles sociales des premières années du XXe siècle…

 

En même temps que l’on suit les efforts de Damien, Jules et Laurent pour ressusciter l’Hirondelle on découvre les autres habitants de l’immeuble – M. Acquaviva et ses chats, la joyeuse troupe d’étudiants colocataires, le jeune couple et ses deux enfants pleins de vie, Cecilia la concierge – et un peu de ce que vivent les narrateurs : Damien est soigné par une kiné opiniâtre et généreuse, Jules tombe amoureux de la belle Salila, Laurent se distrait de ses pannes créatrices dans les bras d’Amélia. 
Mais au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture, on réalise que se raconte, surtout, l’histoire d’un lent envahissement : l’Hirondelle et sa destinée occupent de plus en plus de place dans le texte et dans la vie des personnages à qui parole est donnée – la voix de Laurent finit même par s’éteindre presque totalement, au profit de celle qu’il prête à la chanteuse dans son roman.

Attrayant par sa structure polyphonique et par son écriture infiniment agréable, ni grave ni sentencieuse, qui n’atténue pas les souffrances mais semble toujours parée d’un indéfinissable je-ne-sais-quoi qui lui donne le sourire – peut-êttre un art de poser un détail drôle ou d’instiller un trait d’humour à point nommé pour barrer la route au pathos là où il serait si facile de l’inviter ? – Échafaudage séduit aussi parce qu’il dépasse sa propre nature et offre, sous sa trame, une réflexion sur la création littéraire, sur le rapport du romancier avec ses personnages et son récit. De façon implicite à travers les bribes de scenarii que rêvent les trois narrateurs, et plus directement par le biais d’une mise en abyme au premier degré : sans doute l’auteur s’est-elle regardée travailler par-dessus l’épaule de Laurent peinant devant son ordinateur, remettant brusquement en cause ses choix narratifs sous l’influence d’une lectrice avisée, sans cesse à l’affût d’informations, accumulant les documents de toutes sortes pour nourrir son propos et ne pas commettre d’erreur historique…

À l’instar des personnages, le lecteur doit jouer au documentariste et garder l’esprit en éveil pour rassembler et ajuster ce qui est épars. Comme eux il est gagné peu à peu de passion pour l’Hirondelle et de curiosité pour le Paris des caf’ conc’… et finit par devenir, ainisi, le cinquième biographe de Camille Perdriat après l’auteur et ses trois narrateurs – cardinal que je ne saurais nuancer sans livrer indûment une des clés du roman. Une fois celui-ci achevé, l’histoire, elle, ne l’est pas tout à fait : pour qui aura été conquis par ce bel édifice romanesque qui vous happe et vous laisse planer entre rêveries et mémoire historique, Il reste[ra] alors la figure flottante de l’Hirondelle. Sa voix, enfuie pour toujours, et pourtant si audible de nous tous, à jamais ensorcelés.

NB – En lisant Morsures, le premier roman d’Hélène Bonafous-Murat (lauréat du prix Alain-Fournier 2006 et du prix du Premier roman 2006 décerné par le Rotary Club International), vous retrouverez, déclinés différemment mais avec autant de brio, une énigme à résoudre, le jeu entre le passé et le présent, le basculement progressif dans une rêverie où la narratrice finit par s’identifier avec une mystérieuse figure féminine d’autrefois, et cette même saveur d’écriture, si délicate à définir…

isabelle roche

   
 

Hélène Bonafous-Murat, Échafaudage, Le Passage, août 2007, 352 p. – 18,00 €.

 
     
 

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