Harry Mathews, Ma vie dans la CIA
Tout le monde est persuadé qu’Harry Mathews est de la CIA. Plus il le dément, plus on en est persuadé du contraire.
Tout le monde a, une fois dans sa vie, été victime d’une légende urbaine (une info sûre que l’on tient d’un proche qui lui-même la tient d’un proche… et qui en fin de compte s’avère être un canular). Peu de gens ont la chance d’en être acteur. Harry Mathews est de ceux-là. Il a juste amélioré la chose. D’urbaine, la légende est devenue mondiale.
On connaissait Harry Mathews et l’Oulipo* (Lire à ce sujet Oulipo / Abrégé de littérature potentielle, éditions Mille et une nuits n° 379 ainsi que toutes les parutions du Castor astral, la maison d’édition bordelaise). Avec Ma vie dans la CIA, l’amateur de la langue revient avec une trame de toute première originalité. L’idée même est géniale. L’histoire, abracadabrante, qu’il nous raconte et où il joue le premier rôle n’est issue que de sa tête, au demeurant bien faite, et elle lui permet de faire étalage de toute la magie propre à l’Oulipo et à ses talents d’écrivain. Un homme, qui n’a rien fait pour, traîne, sa vie durant, une réputation d’agent de la CIA. N’arrivant pas à annihiler cette réputation, il décide d’en jouer. Par ses actions, ses écrits et son influence sur d’autres jusqu’au jour où l’on veut l’éliminer pour le danger, factice donc, qu’il représente.
1973. Le Watergate bat son plein. La Guerre Froide aussi. Le monde s’évertue à voir en Harry Mathews un agent de la CIA. Chacun y va de ses petits conseils. D’aucuns lui conseillent de trouver une couverture plus conforme à son statut d’agent que son agence de voyages Locus Solus, où il a créé de toutes pièces l’identité d’Elzebieta Soznowska à laquelle le KGB s’intéresse.
Harry Mathews est un écrivain. Vrai. Il est un membre éminent de l’Oulipo et a, de ce fait, fréquenté Georges Pérec. Vrai aussi. Tout le reste, ou presque, n’est que pure fiction. La trame est, bien sûr, poussée à l’extrême. On comprend, à travers les lignes de ce roman, que le KGB s’est « renseigné » sur le citoyen américain résidant en France, Harry Mathews. Que certains de ses faits et gestes ont été passés au crible. Mais de là à penser qu’un tueur a été engagé pour assassiner notre auteur, il y a un pas difficile à franchir.
À travers ce texte, l’auteur y va de ses obsessions. La vie sexuelle d’Harry Mathews est décortiquée. Il rencontre des femmes de tous âges avec lesquelles il vit des passions torrides, même celles qui sont platoniques et mystiques. Il rencontre les grandes figures qui ont compté dans sa vie. Pérec, Barbara… Mais aussi des inconnus. Il fréquente les endroits à la mode et aussi les coins du monde les plus reculés. Bref, il vit sa vie pleinement et à cent à l’heure tout en étant acteur de l’Histoire. Le style ne se prête, évidemment pas, au roman à suspense – Harry Mathews n’en a pas la prétention. La fin paraît onirique au possible, notre héros s’enfuyant dans les verts pâturages au milieu des moutons. Mais ça reste un pur moment de plaisir.
À noter : ce livre est une rareté, l’auteur l’a traduit lui-même.
*Ouvroir de Littérature Potentielle, crée par Raymond Queneau.
julien védrenne
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Harry Mathews, Ma vie dans la CIA (traduit de l’américain par l’auteur lui-même), P.O.L., mars 2005, 314 p. – 19,90 €. |
