Giancarlo De Cataldo, La Suédoise
Une femme dans le circuit de la drogue
Vitaliano Currò, l’étoile montante d’un clan mafieux, est en prison depuis deux jours. Il demande à faire tuer la Suédoise.
À Rome, quinze mois avant, pendant la pandémie, Sharon, dite Sharo, vit dans les Tours, dans la banlieue. Elle demeure avec sa mère invalide qui la déteste. Fabio, un petit dealer, est son petit ami. Elle décide de l’accompagner lors d’une livraison qu’ils effectuent en trottinette. Un accident immobilise le jeune homme. Il supplie Sharo de continuer la livraison à sa place, l’Aiglon va le démolir si elle n’est pas faite.
Elle livre la drogue de synthèse chez le Prince, un aristocrate. Médusée, elle reçoit une somme qui lui paraît considérable contre sa remise. Elle ne sait pas encore qu’elle débute une belle carrière dans la délinquance.
Mais, une jeune femme de vingt-trois ans, même protégée par le Prince, ne peut bousculer les circuits établis sans se mettre des ennemis à dos. Et les mafias ne veulent pas se laisser faire…
Le récit débute comme un fait divers. Un petit dealer qui a un accident. Une jeune femme qui prend le relais. C’est alors un engrenage qui fait basculer une vie. Dans les mondes de Giancarlo De Cataldo, le destin s’invite lors de la moindre cassure. C’est la rencontre avec un personnage énigmatique qui va tout faire basculer. Mais le basculement ne se fait pas à sens unique. Le Prince va vouloir retrouver Sharo pour une raison bien précise. Il va devenir son mentor, la traitant comme un diamant brut qu’il veut façonner. Parce qu’elle est blonde, qu’elle présente une expression renfrognée, froide, elle devient la Suédoise. C’est avec cette nouvelle identité qu’elle va s’imposer, d’abord dans son milieu des Tours, puis avec l’initiation de son mentor, aller plus loin.
Les romans de De Cataldo racontent une histoire mais livrent un climat, une atmosphère sociale, les cassures des individus, leur absence d’horizons à dépasser. Il anime une héroïne qui n’a eu que des désillusions, une mère à charge et une succession de petits boulots qui ne lui permettent que de survivre. Il dépeint une banlieue, une zone de grandes tours qui font rêver leurs habitants de fuites, des fuites quasiment impossibles. Le romancier ne fait pas de la protagoniste une surfemme, mais la présente plutôt animé par l’instinct de survie, amenée à se faire une place dans un univers criminel dominé par les hommes. Elle est à la fois victime, fragile et redoutable.
Avec ce personnage, l’auteur aborde de très nombreux thèmes. La féminité qui se heurte à la brutalité masculine mis qui sait utiliser des armes inattendues. C’est une vision de la banlieue avec ses codes, des rêves d’un ailleurs meilleur. Les trafics et les complicités qui se développent dans toutes les sphères, depuis celles du pouvoir jusqu’au bas de l’échelle sociale. Et l’auteur est bien placé pour décrire ces compromissions.
Autour de Sharo gravite une belle galerie de protagonistes issus de nombreux milieux. C’est Fabio, ce garçon qui va enclencher un processus dont il sera une victime, le Prince, une fin de lignée aristocratique, mentor aux attitudes et motivations ambiguës. Rome et sa banlieue jouent un rôle primordial comme l’Aiglon qui incarne une menace latente.
Giancarlo De Cataldo signe un roman noir, très noir comme le volet social qu’il intègre. Il fait de Sharo une héroïne étonnante. Elle n’est pas un modèle, ni anti-modèle d’ailleurs, mais elle hante longtemps, la dernière page tournée. C’est l’histoire d’une ascension et d’une chute probable. Un roman puissant qui ne s’oublie pas facilement.
serge perraud
Giancarlo De Cataldo, La Suédoise (La Svedese), traduit de l’italien par Anne Echenoz, Métailié, Bibliothèque italienne – Noir, octobre 2025, 240 p. – 21,50 €.