Frédéric Paulin, Nul ennemi comme un frère
Un Liban noir, très noir
Par un dimanche ensoleillé, des militants palestiniens, ce 13 avril 1975 à Beyrouth, tirent depuis une voiture sur un groupe de chrétiens. En représailles, les phalangistes ripostent et tuent vingt-deux passagers palestiniens et chiites dans un bus. Pour Kamal Joumblatt, le leader du Mouvement National Libanais, cet acte ouvre la guerre. Yasser Arafat, appelé au Liban Abou Ammar, reconnu comme le représentant du peuple palestinien, entre dans une colère noire quand il a connaissance des faits.
Et c’est l’escalade, un déferlement de violences sans commune mesure…
Après La Guerre est une ruse, Prémices de la chute et La Fabrique de la terreur (Folio n° 905, 928, 949) cette trilogie sur la guerre civile algérienne où il mettait en scène Tedj Benlazar, Frédéric Paulin installe un nouveau cycle de romans. Il dissèque la guerre civile au Liban, guerre qui a commencé le 13 avril 1975 pour se terminer, officiellement, en 1990.
Ce premier volet raconte huit années de chaos (1975 – 1983). La situation est compliquée, les alliances se font et se défont, les milices font évoluer leurs appellations, les combats font changer l’occupation de quartiers. La guerre est montrée dans son horreur et dans sa complexité. Il y a tant de courants qui se déchirent.
Avec un sens aigu du récit basé sur une documentation pléthorique, Frédéric Paulin détaille les désordres, raconte la peur, l’absurdité, la confusion qui règne dans les territoires. Il développe la mémoire défaite, la fraternité explosée. Il met en scène des affrontements, mais jamais de manière gratuite, la radicalisation, la violence qui s’amplifie. Il explicite la manipulation de chaque camp, les intérêts occultés des uns et des autres, de ceux qui tirent des ficelles pour leur plus grand profit. Car derrière ces combattants libanais se dissimulent l’Iran, la Syrie, israël, les Etats-Unis, la Russie, les Français de Chirac puis de Mitterrand, qui tentent de conserver une certaine influence dans la zone.
Mais l’auteur ne juge pas, il raconte, il expose, il détaille ; à chacun de se faire une opinion, de prendre fait et cause pour une faction ou une autre. Pour animer cette saga, Frédéric Paulin donne corps à des individus que la guerre modifie, corromps, brûle. Outre une abondante galerie de protagonistes authentiques ou de fiction, il fait porter une belle partie du récit sur les frères Nada. Michel s’est réfugié à Paris, exilé volontaire, et ressent une nostalgie pour son pays mais sans pouvoir y retourner. Edouard et Charles vont s’installer dans la violence aveugle.
Appuyé sur une travail documentaire énorme, stupéfiant de rigueur historique, ce roman à l’écriture nerveuse se découvre avec passion pour tenter de comprendre comment des individus peuvent en arriver là. Une lecture indispensable pour interpréter le monde actuel.
serge perraud
Frédéric Paulin, Nul ennemi comme un frère, Folio Policier n° 1055, septembre 2025, 544 p. – 10,00 €.