François Schuiten & Benoît Peeters, Les Cités obscures – La Théorie du grain de sable
Même le plus petit dysfonctionnement…
Un colosse barbu, portant un turban est à Brüsel ce 21 juillet 784.
Dans le même temps, Kristin Antipova, mère de deux enfants, nettoie le sable qui s’est acculé dans son appartement. C’est Constant Abeels, un voisin, qui l’aide à porter sa lourde poubelle. En rentrant chez lui, il découvre une grosse pierre sur son bureau. Et quand Elsa retrouve Maurice, le patron d’un restaurant, il lui fait la remarque qu’il maigrit tout en se nourrissant comme d’habitude.
Le colosse est là pour rencontrer Elsa Autrique. Il est Bugtis et veut lui vendre des bijoux de son pays. Ceux-ci l’intéressent peu mais le médaillon qu’il porte la séduit. Elle obtient qu’il le lui laisse quelques jours, le temps de le faire copier par des artisans bijoutiers. C’est en sortant de chez elle qu’il est renversé par une voiture et meurt sur le coup.
Et les pierres se multiplient, le sable envahi tout l’appartement et Maurice pèse de moins en moins lourd.
Venant de Pâhry, Mary Von Rathel, la spécialiste des phénomènes inexpliqués enquête pour tenter de comprendre l’origine de ces anomalies, les faire cesser car elles amènent des catastrophes…
C’est une intrigue qui repose sur une idée simple et fabuleuse et interroge l’équilibre de nos sociétés. Le grain de sable devient la métaphore d’un monde où l’infime peut tout faire basculer. Il suffit d’un ignoble individu sur huit milliards pour mettre en péril une civilisation.
Cet album est aussi l’occasion pour le duo de créateurs de revenir dans cet univers qu’ils n’ont cessé de réinventer, de façonner, de placer en utopie. Ils déploient une imagination toujours féconde pour faire évoluer cette ville dans cet univers parallèle. Mais ils s’autorisent de beaux clins d’yeux en faisant déplacer un personnage. Ils font un lien avec une héroïne déjà rencontré dans une précédente aventure, celle qui mettait en scène cette adolescente dans L’enfant penchée. Elle est devenue une femme toujours intriguée par des anomalies.
L’absurde s’installe de manière feutrée, quelques indications presque anecdotiques, des phénomènes étranges, certes, mais ne bouleversant pas la ville. Puis cette suite d’anomalies crée le malaise, génère l’inquiétude. L’extraordinaire s’insinue. Pour animer ce fantastique urbain, les auteurs installent une belle galerie de protagonistes. Ils remercient cinq personnes qui ont accepté de poser pour eux, servant de modèles physiques.
François Schuiten offre un graphisme absolument splendide, faisant preuve, comme à son habitude, d’une maîtrise impressionnante. Les décors sont d’une précision remarquable. Le rendu architectural des immeubles est sublimé par des vues audacieuses, par l’utilisation de toutes les possibilités proposées par un dessin asservi aux volontés du créateur.
La Maison Autrique, construite à Bruxelles par Victor Horta en 1893, ouverte aujourd’hui au public grâce à la pugnacité des deux auteurs, est un personnage à part entière. Elle est présente dans nombre de planches. Le noir et blanc rehaussé par une multitude de hachures compose une atmosphère à la fois mélancolique et somptueuse.
Schuiten et Peeters signent un album essentiel dans leur saga des Cités obscures, un récit jouant avec le fantastique dans un univers onirique et mis en images de façon spectaculaire.
serge perraud
Benoît Peeters (scénario et dialogues) & François Schuiten (scénario et dessins), Les Cités obscures – La Théorie du grain de sable, Casterman, janvier 2026, 128 pp. – 28,00 €.