Eric de Chassey, Après la fin
Renonçant à être intoxiqués par la térébenthine – mais pas seulement -, dans les années 60 beaucoup d’artistes renoncent à la peinture. La question de la fin de l’art se pose alors dans le monde occidental. Mais les conclusions qui en furent tirées ne furent pas les mêmes partout. Si bien que le Tum’ (1918) de Duchamp (prélude à une fin provisoire) peut se lire autant comme un « tu m’emmerdes » qu’un « tu m’aimes ». L’historien d’art de Chassey interroge donc l’art et la manière dont on parle de leur perpétuelle fin comme si chaque fois l’art préparait sa fin en une pulsion de mort pour mieux repartir comme chez Matisse ou Barnett Newman. L’auteur rappelle que l’art n’est pas fait pour rassurer et qu’à partir de Giotto la peinture travaille la remise en place du monde par l’objet peinture elle-même et par le dehors. Dès lors, chaque époque s’interroge sur la possibilité comme sur la dégénérescence de sa peinture.
L’énergie créatrice et son dépérissement sont en effet souvent mêlés. Détruire n’est donc pas forcément une mort mais une redéconstruction que de Chassey évoque entre autres à partir de « L’ennui » de Moravia. L’historien se demande pourquoi dans les années 60 beaucoup d’artistes s’arrêtent de peindre. Il prouve que cette légende est en grande partie à nuancer.
L’archéologie de cette légende destructive remonte en effet à bien plus loin. Détruire, déconstruire est donc un « effort » constant. Mais la pratique de la destruction dans les années 60 est alors très répandue. Entre autres chez les actionnistes comme Otto Muehl. Mais pas seulement. Fontana est l’exemple de celui qui perce la surface pour aller voir ailleurs. Chez d’autres, la fin de la peinture correspond à l’épuisement d’un récit progressiste comme le flacon Mâcher art et culture de Latham. Chez Nicky de Saint Phalle, en tirant sur des toiles, l’artiste crée un geste dada plus que pollockien.
Plus avant, pour Rodchenko en passant du constructivisme au productivisme, l’artiste devient un ouvrier. Après trois toiles monochromes : bleu, rouge et jaune (les 3 couleurs fondamentales) tout était terminé. « Toute surface est une surface et il ne doit plus y avoir de représentation » (1939). La peinture devient aussi l’opium du peuple qu’il faut éliminer au profit d’une nouvelle société. La peinture serait donc contaminée par de nombreuses croyances sur le sentiment – entre autres qu’après chaque conflit mondial l’art n’est pas à la hauteur et ne préserve de rien. Et lorsqu’il le tente, c’est avec trop d’élégance.
Adorno rappelle que tout désastre invente un nouveau bavardage et qu’il vaut mieux se taire. Mais cela ne veut pas dire qu’il est impossible de peindre mais qu’il s’agit de peindre à partir de cette impossibilité. Il faut donc prendre en compte l’après Shoah avec la conscience que l’humanité doit disparaître. D’autant que dans le « post War » les digues sont débordées. G. Richter, E. Kelly, Murakami, Shiraga, Pollock et sa danse le prouvent. Ainsi attachés à la forme, des artistes se « taisent » au nom de préoccupations philosophiques ou artistiques voire commerciales au moment où le marché domine tout. Il s’agit comme Barnet Newman de « repartir à zéro comme si la peinture n’avait plus existé ou était morte » et dans ce que – par deux petits tableaux (pourtant fort peints) Dépassement de l’art et Destruction de la philosophie – Debord évoque au moment où d’autres annoncent une certaine mort de la littérature – Blanchot par exemple.
L’art ne pouvant qu’être représentatif, le tableau même en transformant le réel se détruit lui-même. Beaucoup vont donc se retirer de la peinture pour aller vers le geste et l’action plus que vers le résultat comme dans le happening. Kaprow s’y fonde afin de secouer et engager le regardeur dans une autre posture. Martin Barré le fait par d’autres voies avec des bombages noirs sur fonds blancs. Joseph Kossuth aussi avec sa production conceptuelle. Ils s’arrêtent ensuite comme si l’artiste n’avait pas d’autres choix. Mais – ce « mais » est important – tout en recommençant un peu plus tard, pressés par un certain manque et un plaisir refréné. D’où la suspension mais aussi la reprise que de Chassey amorce.
jean-paul gavard-perret
Eric de Chassey, Après la fin, Klincksieck, coll. « Les mondes de l’art », Paris, 2017, 272 p. – 21,00 €.
