Eric Brogniet, Radical Machines

Eric Brogniet, Radical Machines

Ecrans et scalpels numériques

Plus que jamais, dans notre monde contemporain, « L’ordure borde la merveille » : Eric Brogniet y plonge afin de sauver ce qui peut l’être avant l’extinction des feux de chaque « vie pluctiforme / en son passage de la plénitude au néant ». Qu’à cela ne tienne semble penser le poète : il sait que l’écriture a encore quelque chose à dire afin de relever la tête et saisir la beauté au sein de l’horreur des lieux de mort et de leurs machines. Elles se branchent pour donner le change et l’illusion – jusqu’à des milliers de kilomètres de distance – que la virtualité nous offre, par exemple, des partenaires sexuels en nous réduisant à l’état de cyborgs ou d’ersatz.

L’homme ne semble plus pouvoir échapper à la catastrophe annoncée par les « bienfaits » et les « bénéfices » de la révolution technologique de l’informatique, la cybernétique ou des sciences dites du vivant. La « machine célibataire » de Duchamp, à cette aune, semble bien molle tant la radicalité de l’intelligence artificielle ouvre de nouvelles voies. Un tel livre est implacable. Et pour une fois, le lyrisme – cette maladie poétique – est justifié. Il sert de mobilisation face à l’irrémédiable.
Certes, le poète ne se prétend pas un dieu sauveur triomphant de la mort annoncée de ce qui jusque là se nommait « platement » l’humanité. Mais sa voix se hisse face à tout ce qui est sacrifié au nom même d’une idée d’un prétendu salut. Poète apocalyptique de l’hybridation en cours qui s’affiche comme une prétendue transgression du simple vivant, l’auteur concentre son action poétique autour d’un temps de crise. Les créations à dimension spectaculaire prouvent que tout cela reste superfétatoire.

Brogniet en appelle à une autre vision. Les prouesses techniques de divers « violoncelles électriques transportant des voltages pareils à la foudre ». Faisant sienne la phrase de Koan zen : « Quand tu atteins le sommet de la montagne / Continue de monter », l’auteur en appelle à un supplément d’âme face à un univers où l’intériorisation est niée au profit de forces obscures prêtes – sous couvert d’une Assomption – à nous dissoudre.

jean-paul gavard-perret

Eric Brogniet, Radical Machines, Le Taillis Pré, Châtelineau (Belgique), 2017,  100 p.

 

 

 

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