Épître aux jeunes acteurs
Une Messe de la Parole théâtrale qui mène à l’extase le spectateur, le désarçonne de ses habitudes
Une venue humble et troublante
S’installant dans les gradins de l’intimiste salle Roland Topor, le public se confronte à une image étrange : la sienne, déformée, floutée par de grands panneaux dorés qui le reflètent pour le déréaliser, l’évanouir. C’est qu’il vient de pénétrer dans la scène mystique et baroque d’Olivier Py, ce toujours jeune auteur et metteur en scène au génie plein de fougue et de fureur catholique qui tempête et jubile du côté de chez Corneille et Claudel.
Si nous avons été déréalisés ainsi, happés par l’imaginaire scénique, c’est pour que s’opère une forme d’extase, d’élévation : si nous avons perdu de notre réalité, c’est pour gagner en substance. En effet, nous avons, en reflet, en images, en âme, pénétré l’espace de la communion. Nous avons déposé les limites de notre chair, de notre viande, de notre désir de spectacle divertissant – puisqu’il y a du Pascal chez Py aussi : non, nous ne sommes pas simplement là pour nous divertir (pas simplement, et pourtant sur ce point non plus, Py ne se moque pas de nous !). Non, nous sommes là bien plutôt pour entretenir notre intimité à l’être, surmonter la solitude de la mort, entrer dans le partage de la parole, son don le plus authentique.
Ce soir, l’acteur arrive, le Poète, avec sa petite valise, solitaire et humble – John Arnold, époustouflant de force et de subtilité du début à la fin ! Il s’installe dans sa loge ouverte, se maquille. Il devient la Tragédie, la pompeuse et décadente Tragédie avec sa robe large, ses formes androgynes inquiétantes, sa perruque blonde très symboliste. Elle est là, la Tragédie, un peu grotesque, un peu dérisoire et usée, à la voix essoufflée, mais elle y arrive encore malgré tout, elle y parvient à trouver, dans ce tarissement que lui fait connaître notre époque, la force de son Dire, de ses lamentations risibles, et si justes en même temps.
Puisque la Tragédie se meurt, c’est qu’elle vit encore, qu’elle a son Verbe à donner,
et il est véhément,
et il est généreux…
Communier, voilà, communier
Oui, sa parole, à la Tragédie, est véhémence ce soir : son Verbe et sa Scène, ivres et torrentiels, furieux de décadence, prétendent ôter le masque de ce qu’on a l’assurance aujourd’hui de penser être la réalité inconditionnelle, le sommet des valeurs de toute existence accomplie : divertissement, communication… La diatribe est acerbe, l’assaut tempétueux, et se moque du porc qui est en nous et qui se nourrit de ses excréments audiovisuels. Jusqu’à l’institution qui en prend pour son grade… Du mondain cynique au ministre de la com., notre société n’est pas épargnée par la rage de Py.
Oui, sa parole, à la Tragédie, est générosité ce soir : sa Parole se lance et elle nous happe, elle fouille nos cœurs, elle arrache l’intimité superficielle de l’égo pour nous plonger dans celle plus authentique du théâtre, entendons du partage. Plus authentique, plus intime – c’est-à-dire plus spirituelle – dans ce théâtre, il s’agit de communier, de recevoir un don, le don de la langue, le don de la parole, l’offrande du Verbe. Partager ce don, c’est plus que recevoir, c’est pénétrer dans la chair même de celui qui offre, c’est unir, relier la texture de nos langues sonores et charnelles, les entremêler dans un baiser de feu et de sang, de parole. Oui, la parole est performative, elle est réalisation d’un acte, comme le rappelle le Poète, nulle parole humaine n’est lancée en l’air, elle engage dans l’être, elle est – et Py reprend justement Heidegger alors – la maison de l’être.
Ce soir, la communion sera prêche de célébration – fête au théâtre, hosannah pour la voix qui touche et fouille la douleur au cœur… – ; elle sera diatribe désespérée, pamphlet féroce, homélie mordante…
Communier plutôt que communiquer – puisque communiquer, c’est transmettre de manière rapide, simple, uniforme, claire, sans ambiguïté, une information dépourvue de tout trouble, absoute de tout péché confus d’émotivité, de poésie, de cette poésie dont Sartre disait que le propre était d’être jeu sur les propriétés ambiguës des vocables dont elle use…
Communier, c’est cela dont il s’agit.
Pour d’aucuns – chercheurs impétrants et gestionnaires administratifs ou médiatiques – nous serions tous des machines cybernétiques émettant et recevant des informations à traiter : aujourd’hui triomphe la psychologie cognitive, cette approche critiquable de l’humain qui consiste à nous voir comme simples êtres traitant des données informationnelles, êtres de gnose, et cette gnose n’a plus de chair.
Heureusement, il est des raisons que la raison ne connaît pas. Oui, véritablement, nous retrouvons de notre Pascal dans les morsures fiévreuses et amoureuses d’Olivier Py…
Et cela prend, nous sommes saisis, transportés – lâchons le mot, notre fascination peut friser l’anagogie devant le Verbe, devant le transport rêvé et poignant de l’acteur…
Questions autour d’une esthétique et d’une éthique
Et cependant, cette esthétique affichée par le texte, et cette éthique en même temps – toutes deux de parole et d’écoute -, avec recul, elles nous débordent, elle nous troublent : Olivier Py nous échappe, et c’est tant mieux. On ne reçoit pas un don sans en être un peu gêné finalement…
D’abord esthétiquement, ce qui nous gêne dans cet encensement orgiaque et traumatique du Verbe, c’est qu’après tout, il se voit débordé par sa mise en scène – le théâtre, même celui de Py, n’est pas que parole, il n’est pas qu’un théâtre de parole, Artaud en a trop montré la merde pour que cela ne pue pas tout de même…
Mais justement, le théâtre d’Olivier Py n’est parole que comme mystère, trouble, maison délabrée, ravagée et pleine de miroirs se reflétant, de portes ouvertes au néant – maison de l’être nous l’avons dit.
Sa Parole est Incarnation, est l’Incarnation du Verbe, sa Parole appelle la Scène. En cela, on peut le dire théâtre de Verbe.
La messe est dite, elle a son templum, et Artaud lui-même ne rejetait pas la parole, si elle savait se faire tremblement de la chair désorganisée. Ici, certes parfois bavard, ce théâtre est justement au-delà des mots, ce théâtre est véritablement baroque, creusement de l’image déformée. Cette voix de la Tragédie, elle a chair, voix, visage… tout cela de manière émouvante, saisissante, et même, elle est maquillage, costume, panneaux, gestes, déplacements… cette Parole donc a Voix, et texture organique. Elle a lieu, au sens fort, elle a corps, elle est corps, et chair même. Elle est athlétique, quoique Py pense des fans du sport – ce porc – et des acteurs athlètes. Voilà pour l’esthétique. Espérons ne pas avoir été trop terre à terre, comme nous l’avons dit, Py échappe, il achoppe aussi à la critique, il suscite le débat… c’est sa grandeur.
Ensuite éthiquement, cette épître nous résiste – oui, évidemment, elle a une dimension éthique, puisque ce théâtre est pamphlétaire, déontique, moraliste sans doute aucun. Sa Messe est celle de la Promesse, de la Fidélité.
La parole est performative nous a rappelé Py – retrouvant le dire c’est faire du bon Austin -, l’engagement originel de la parole chrétienne est celui de la fidélité – fidem, la foi – c’est-à-dire d’être promesse, réalisation infinie et sans concession d’un contrat, d’un engagement absolu à l’égard de l’autre, de tout autre, par la seule émission vocale de sons articulés qui ont fait frémir l’être. À l’autre bout de la parole, il y a le recueillement de la douleur, la douleur d’être homme, en limite, en condition d’homme, séparés de Dieu et en son désir.
Passons sur cette lecture doloriste que Nietzsche et Marx ont suffisamment désarçonnée.
Allons à cette remarque, détournant un Péguy parlant de Kant : la morale de Py a les mains propres, mais elle n’a pas de main. Certes, la parole – amour ou artiste – est praxis, réalisation effective d’un évènement de l’être-là (l’homme) au creux de l’être… Mais, dire la douleur d’être homme, l’entendre, et la célébrer, cela suffit ? Que faire de l’engagement, de la lutte, de l’entraide, des mains sales de celui qui se compromet avec l’urgence crasse du monde, de la création corrompue ?
Mais Py nous dit-il cela, qu’il s’agit de pleurer ensemble et de se recueillir ? Nous n’en sommes pas sûrs, cela se creuse, cela se débat – ici, nous discutons, nous parlons, nous questionnons et n’affirmons pas de manière catégorique. Car, peut-être parlons-nous à défaut d’avoir tout entendu, mais a moins avons-nous été touchés !
À cette leçon de chair et de parole, il faut se rendre, partager cette eucharistie du Verbe – on est là entre gens qui s’entendent : la peste soit de la com. (communication, commercialisation…) !
Oui, il faut sentir dans ses organes acquiescants grouiller le grand prêche apocalyptique annonçant la mort de l’Homme dans les gesticulations bestiales de ses propres bavardages narcissiques, ses rires divertis qui l’exténuent, qui l’exténuent… Du footballeur au comique, c’est l’épuisement médiatique de l’humain qui se joue. Un prêche qui appelle à son réveil, au réveil de l’humanité.
Par ses pièces, par ce refus global et violent de la réification mentale actuelle, Py fait partie de ceux qui nous rappellent l’urgence d’être fidèles à l’Homme, d’être fidèles à nous-mêmes.
samuel vigier
Le texte de la pièce est disponible chez Actes sud-Papiers, revue Apprendre n° 13, juin 2000, 34 p. – 6,52 €.
Épître aux jeunes acteurs
Texte et mise en scène :
Olivier Py
Décor, costumes et maquillages :
Pierre-André Weitz
Avec :
John Arnold, Samuel Churin
Durée du spectacle :
1h20