Les Névroses sexuelles de nos parents
Deux pièces traumatiques qui creusent les difficultés du désir contemporain
Le théâtre germanique, comme l’anglo-saxon, aime à creuser les douleurs et traumas infligés au Désir par l’institution, le poids social. Particulièrement en développant des figures limites de la sexualité, taxées de déviantes, de louches, de parallèles ou interlopes. À travers l’écart, la différence, le suintement et sa castration, son éreintement, sa mise au silence, ce sont les limites de notre pensée permissive, sa réalité violente et intolérante ou cruelle qui sont interrogées sans concession par ces drames étroits et nerveux. Cela, donc, toujours avec une langue qui épuise la vitalité apparente des autorités libérales, qui en expose la cruauté sèche et traumatisante. Nous sommes desséchés. Pensons – en vrac- à Dea Loher, Botho Strauss, Howard Barker…
Ce qui prend faillite, sans cesse, c’est le modèle familial qui trouve un cruel répondant dans le modèle médical – et ici nous retrouverions Sarah Kane… Un héritage de Büchner, Müller, Foucault et les autres en somme.
Ainsi, Lukas Bärfuss – élu « auteur dramatique de l’année 2005 » à l’occasion des Journées théâtrales de Mülheim – pointe dans les deux pièces qui viennent de paraître chez l’Arche des problèmes délicats de notre temps, des difficultés du Désir, chaque fois en tirant des situations classiques à leurs limites pour faire exploser ce qu’elles ont de faussement convenu et leur charge de déroute : la découverte de la sexualité par une enfant dans une famille permissive – mais cette enfant est handicapée ; l’adultère consommé par un couple contre les couples institués – mais qui imaginent leurs partenaires tolérants…
Chaque fois, la mise au bout, la mise à l’extrême de ces questions prétendument assumées de nos jours – une enfant a sa sexualité autonome dès ses 16 ans, on ne tue plus par jalousie – par ces hypothèses dramaturgiques dérangeantes ou simplement grinçantes révèle, d’une façon insoutenable et traumatique, la présence latente des rapports de pouvoir et de violence occultés…
Et cependant, pour ce jeune auteur de talent, il ne s’agit pas pour autant d’écrire des pamphlets opérant par caricature, par inflation, mais bien toujours, dans l’écart et l’excès fictifs à l’origine de la machine théâtrale, de cerner sans a priori, sans jugement, les déchirements, les tourments, les questions et simplement les désirs de chacun de ses personnages – à la limite, il s’agit davantage d’un diagnostic qui constate plutôt que d’une sentence juridique, mais qui alors dessine d’une manière d’autant plus implacable les éléments du désir de ces personnages aux limites, mais en même temps si proches de nous, de nos parts latentes…
Ainsi, Les Névroses sexuelles de nos parents – tout libertaires, aimants et pervers qu’ils soient – se révéleront lorsque Dora, la fille – handicapée mentale – voit son désir érotique libéré de sa camisole chimique. Un désir frénétique, sans tabou, naïf et jouissif, excellant à tenter toutes les perversions, à plonger dans toutes les jouissances. Une jeune fille qui se tente à sa féminité. Malgré toutes les précautions de générosité et tolérance apparentes de son entourage – parents, patron, médecin -, c’est vers la violence d’un traumatisme qui niera sa libre féminité qu’elle se verra amenée, sans recours.
L’Amour en quatre tableaux présente trois couples, pour quatre individus – deux institutionnels et un adultère. Quatre tableaux, pour une anecdote improbable, combinée, machinée – des rencontres en tir croisé – mais qui avance avec une parfaite rigueur puisqu’elle fait marcher le désir, puisqu’elle explore l’Amour et ses limites sous la forme d’un drame bourgeois pourvu de tous ses ressorts traditionnels : amour, adultère, crime passionnel… Chacun en apprendra sur l’autre, le partenaire, sans sortir véritablement de cette solitude qui est de toujours l’apprendre, cet autre, contre soi-même…
Il faut apprécier chez ce jeune auteur la sécheresse rude du style, la netteté sans ambages, mais toujours pleine d’un humour ravageur, d’une parole qui porte au jour clairement la crudité du désir – ou de ses manigances -, le problème naissant de leurs affrontements. Sècheresse que l’on retrouve dans la progression dramatique même, toute de statisme traumatique, de déceptivité, offrant un épuisement vers le dessèchement plutôt qu’une marche progressive d’ailleurs. Lentement, tout s’atrophie, se bouche et se perd, abandonnant chaque fois les éléments du drame à une ouverture toute de mort et de solitude déçue.

Évidemment tout le monde est innocent. Tout le monde veut le bien. Il s’agit de montrer que les parents aussi sont innocents. Seulement l’innocence a deux faces : on veut le bien, on a une enfant anormale, et on va aussi faire une petite partie échangiste de l’autre côté du lac. Bruno Bayen
NB – Les Névroses sexuelles de nos parents, dans une mise en scène de Bruno Bayen, s’est joué jusqu’au 7 mai 2006 au théâtre de Gennevillers.
L’amour en quatre tableaux – Drame bourgeois sera créé le 11 septembre 2006 au Poche Genève, Théâtre de la Vieille-Ville, dans une mise en scène de Gérard Desarthe.
samuel vigier
Lukas Bärfuss, Les Névroses sexuelles de nos parents (traduit par Bruno Bayen) suivi de L’amour en quatre tableaux – Drame Bourgeois (traduit par Sandrine Fabbri), l’Arche, mars 2006, 186 p. – 13,00 €.