D’une terre peuplée de chimères : entretien avec Sylc (La ronde des chiens fous)
Sylc peint et dessine les chiens comme Cézanne peignait ses pommes. Elle montre comment ils nous accompagnent et se cachent en nous. Quoi que nous fassions, ils nous habitent. La peinture ose leur intimité, leur risque. Dans l’œuvre, ils coagulent nos fantômes et ceux de l’histoire. L’artiste n’a cesse de les aiguillonner pour en accentuer le museau et les griffes mais surtout pour circonscrire l’espace qu’ils envahissent en nous en fabriquant une perspective que nous voulons ignorer.
La ronde des chiens fous, Le Château d’eau, Bourges, à partir du 20 mars 2015. Livre éponyme, 10 Euros, 2015.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’idée que le meilleur reste à venir…
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Je les ai emmenés avec moi et ils m’accompagnent tous les jours.
A quoi avez-vous renoncé ?
A rien.
D’où venez-vous ?
D’une terre peuplée de chimères…
Qu’avez-vous reçu en dot ?
Mon grand-père m’a offert à l’adolescence deux belles boîtes anciennes de peintures à l’huile. Peut-être aussi une certaine fibre artistique, très présente dans ma famille.
Qu’avez vous dû « plaquer » pour votre travail ?
Le peu d’esprit cartésien que j’avais. Les relations quotidiennes aux autres dans le travail. La vie du peintre à l’atelier requiert une vie quasi monacale, parfois proche du mysticisme…
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
J’aime gratter la terre d’un petit carré de potager avant d’aller à l’atelier. Cela me permet de faire le vide en moi, d’avoir l’esprit dégagé, de trouver un nouveau souffle.
Qu’est-ce qui vous distingue des autres peintres ?
J’ai les doigts » hyperlaxes »…
Quelle fut l’image première qui esthétiquement vous interpella ?
Je me souviens très bien du papier peint de la cuisine quand j’étais enfant : des poules et des petites maisons oranges et marrons sur un beau fond vert pomme pas mûre… Une image délicieusement kitsch qui m’a permis d’éveiller mon imaginaire…
Et votre première lecture ?
Le premier livre qui m’interpella fut « Huis Clos » de Jean-Paul Sartre pour son côté « l’enfer, c’est les autres »…
Définiriez-vous votre oeuvre comme symbolique ?
De mes quinze années de travaux, ma dernière série La ronde des chiens fous, exposée jusqu’au 3 mai au Château d’Eau à l’invitation de la Ville de Bourges, est certainement la plus symbolique. Débutée à la fin de l’année 2012, elle résonne étrangement avec les évènements tragiques actuels et ces barbares qui n’ont plus rien d’humain… Comme dans ma série de toiles, la rage aux lèvres, ils sont devenus chiens…
Quelles musiques écoutez-vous ?
Cela dépend des moments de vie à l’atelier : actuellement, j’écoute beaucoup Led Zeppelin, Janis Joplin, Verve, mais aussi Brigitte Fontaine ou encore Django Reinhardt… Vous voyez, c’est assez hétéroclite et vaste…
Quel est le livre que vous aimez relire ? « Le petit livre des couleurs » de Michel Pastoureau. Il traite de la symbolique des couleurs au travers du temps et des cultures.
Quel film vous fait pleurer ?
« Camille Claudel 1915 » de Bruno Dumont. Avec l’interprétation sublime de Juliette Binoche… Comment a-t-on pu infliger cela à cette immense artiste ?
Quand vous vous regardez dans un miroir, qui voyez-vous ?
Moi, pas vous ? (sourire) Une peintre dans son atelier ; il y a toujours un miroir dans mon atelier dont je me sers exclusivement pour le travail sur les mains.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A la Ministre de la Culture actuelle ou à ses prédécesseurs. Pour lui dire qu’il existe encore aujourd’hui une poignée de sculpteurs et de peintres exceptionnels dont le travail mérite au moins d’être autant défendus que celui d’installateurs, de performers ou de vidéastes… Mais tels des dinosaures, ils ne semblent plus exister aux yeux de notre Ministère… En ces temps « cérébraux » et conceptuels excluant de laisser la moindre part d’espace au monde de l’émotion et du sensible, je ne suis toutefois pas sûre qu’on parle le même langage.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Babel, Cité des rêves inaccessibles et des chimères… Et plus terrestre, le désert de l’Utah pour ces ocres rouges à perte de vue dans un silence assourdissant…
Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ?
J’aime les artistes qui ne se contentent pas de ce qu’ils savent déjà, ceux qui nous surprennent par leur aptitude à lâcher-prise et ce, quel que soit leur médium ou leur courant artistique. Sinon en ce qui concerne les grands classiques, j’aime beaucoup Goya, Picasso pour son imagination inépuisable, Egon Schiele ou plus proche de nous Fred Deux.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
J’aimerais que mon père se déplace sur une de mes expositions.
Que défendez-vous ?
Le droit au rêve, le droit à l’utopie…
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Que c’est mal barré !!
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Une certaine forme de liberté accordée, de générosité, mais aussi une grande dose d’enthousiasme…
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
« Combien de temps vous faut-il pour faire un tableau ? » C’est ma question préférée… (sourire)
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com , le 27 mars 2015.